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17 novembre 2018 6 17 /11 /novembre /2018 05:49

Le diable a bon dos, en certaines circonstances…

Daniel CARIO : Les Bâtards du diable.

Nous sommes en 1958 et dans quelques semaines, Silvère Lavarec va prononcer ses vœux pour être consacré prêtre. Pour l’heure il est encore séminariste et passe ses vacances chez ses parents. Pour ceux-ci, c’est la concrétisation de leur rêve, voir leur fils entrer dans les ordres.

Silvère est un amoureux de la nature et il se rend souvent en forêt à la recherche de pierres, des petits trésors comme la staurolite qu’il vient de dénicher. Mais la rencontre inopinée avec une laie désirant probablement protéger ses marcassins lui est défavorable. Elle le blesse à la cuisse et n’a même pas le courage de le prendre en charge. Silvère s’évanouit et lorsqu’il reprend ses sens, il se demande bien ce qu’il lui arrive.

Il ne peut plus bouger. Il est sanglé sur un lit par le torse et ses mains ne peuvent qu’esquisser que quelques mouvements. Une femme vêtue de noir, à l’âge indéfinissable, lui apporte un bol de bouillon. Elle ne répond pas à ses questions. Elle est muette, du moins c’est ce que Silvère en déduit. Puis elle le soigne, une piqûre, de l’alcool sur sa plaie, une couture sans anesthésie, un autre bol de bouillon, et elle repart comme elle est venue, en silence. Toutefois les soins qu’elle lui a prodigués, si ce n’est l’œuvre d’une professionnelle, démontrent qu’elle possède des notions certaines d’infirmière.

La situation évolue, tout doucement. Elle lui apporte à manger, un bassin pour se soulager, ses traits sont moins durs, elle consent même à sourire de coin lorsqu’il lui parle. Silvère est gêné car elle n’hésite par en déboutonner sa soutane pour le laver, lui ôter sa culotte, lui frotter le torse et l’entre-jambe. Il dissimule une cuiller avec laquelle pense-t-il il va couper ses sangler, mais peine perdue. Son hôtesse perd son austérité, se parfume, se vêt d’habits moins austères, et un jour elle se juche sur lui et entame une espèce de rodéo dont apparemment elle ne tire aucun plaisir. Comme si elle se conformait à un rite depuis longtemps nourri spirituellement. Pour le séminariste c’est l’abîme.

Il vient de plonger à son corps défendant dans la luxure, lui qui, quelques années auparavant, avait subi un traumatisme sexuel, ce qui l’avait, mais ce n’était pas la seule raison, conduit vers le séminaire. Elle lui parle, à mots couverts, par énigmes et enfin il parvient à s’échapper, alors qu’elle est absente. Débute alors une double errance.

Revenir chez ses parents, les rassurer sans pour autant expliquer son absence, ce qu’il a vécu durant des jours, puis retrouver les origines de cette femme dont il connait le nom grâce à une photographie découverte lors de sa fuite dans un tiroir. Photographie qui la représentait enfant et portant le nom de Blandine de Quincy. Elle le gardait en otage, pour quelle raison il n’en sait rien. Et c’est bien ce qui le taraude, le passé de cette femme et les raisons qui l’ont amenée à la séquestrer.

 

Remonter le passé, sans vouloir inquiéter ses parents, sans désirer leur confier ses affres lors de sa séquestration, séquestration qu’il passe sous silence naturellement, narrer une partie de ces quelques jours au cours desquels il a subi l’humiliation charnelle à son confesseur et responsable du séminaire, retrouver la trace de cette masure enfouie dans une fondrière, retrouver l’origine de Blanche, sa parentèle, ce qu’elle a vécu, subi elle aussi, et découvrir l’horreur, telle va être la mission que Silvère s’impose, non seulement pour la sauver mais aussi pour se sauver lui-même. Une auto-flagellation spirituelle.

 

Sans prosélytisme, mais tout en gardant dans l’esprit que Silvère est un futur prêtre, conditionné pour le devenir, Daniel Cario nous livre un roman fort, dans la veine des feuilletonistes et des romanciers du 19e et début 20e siècle pour qui le misérabilisme, le social, la misère morale et physique étaient un terreau fertile pour les romans qu’ils rédigeaient.

Alors on pense à Eugène Sue, Xavier de Montépin, Pierre Decourcelle, Charles Mérouvel, Marcel Priollet, Hector Malot, qui décrivaient une société n’acceptant aucune dérive. La famille devait être composée d’un père, d’une mère et d’enfants issus pendant le mariage. Mais l’on sait que de tous temps, des gamins sont nés sans réelle identité, que les maîtres se conduisaient en seigneurs, que les servantes devaient subir les assauts et que les filles de bonne maison ne devaient pas coucher avant la nuit de noce programmée avec un mari choisi par convenance.

Mais Daniel Cario va plus loin encore, l’époque étant favorable à bon nombre de dérives malgré une certaine tolérance affichée. Les magazines spécialisés dans la relation d’articles spécifiques liés à l’horreur des drames familiaux, auxquels on ne songerait pas si l’on n’était pas confronté de visu aux titres raccrocheurs, qui ne sont pas tous issus de l’imagination de journalistes en mal de sensationnel, font florès dans les kiosques. L’on se moque des romans naturalistes et misérabilistes des auteurs précités mais ces publications hebdomadaires pullulent sur les étals des revendeurs de journaux, photos ou dessins à l’appui.

L’épilogue est conforme à ce que j’avais imaginé et donc il me convient parfaitement même si cela heurtera quelques âmes sensibles à une époque où les tabous reviennent en force.

 

Daniel CARIO : Les Bâtards du diable. Collection Terres de France. Editions Presses de la Cité. Parution le 11 octobre 2018. 320 pages. 20,00€.

ISBN : 978-2258145320

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