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6 avril 2018 5 06 /04 /avril /2018 08:12

Aimer à perdre la raison

Aimer à n’en savoir que dire…

Philippe COLLAS : L’amour et la folie.

Rêveur, Jean de la Fontaine certes il l’est. Mais ce n’est que de façade, car il est aussi observateur.

Il ne se contente pas d’étudier les visages de ses voisins, de table par exemple, mais il s’amuse, en les contemplant, de les affubler de masques animaliers, mais pas forcément ceux qu’il étudie dans la nature tout en herborisant.

En ce mois d’avril 1662, Jean de La Fontaine est âgé de quarante ans, et sa femme Marie de douze ans de moins. Mais de Marie, il ne s’en préoccupe guère, pensant surtout à ses vers, pas ceux qu’il observe mais ceux qu’il écrit, et dont il aimerait qu’ils soient publiés chez le libraire-éditeur parisien Pinchêne. Seulement la missive d’acceptation tarde à arriver.

Enfin, une réponse. Déception, il s’agit de son ami Henri, le marquis de Sorel près de Reims. Celui-ci le mande afin de l’aider dans le classement de ses planches botaniques et ornithologiques ainsi que sa bibliothèque constituée de livres précieux. En remerciements, un effet est joint, ce qui arrange fort notre fabuliste, qui ne l’est pas encore.

Alors, le Maître des Eaux et Forêts de Saint-Quentin se décide à rejoindre la Champagne, à Reims précisément, afin de se purifier l’esprit, une nouvelle algarade verbale l’ayant opposé à Marie.

Après quelques heures de chevauchées en compagnie de Rossinante, ne vous y méprenez pas, il s’agit d’un cheval mâle mais La Fontaine aime Cervantès, le voici en vue du château de son hôte. Vivent ou sont présents dans cette demeure, outre les nombreux valets, cuisinières, jardiniers, chambrières, Marie la jeune femme d’Henri de Sorel, la mère d’icelle, Eléonore (mais ne le perd pas) comtesse de Saint-François, Charles le frère puîné d’Henri, bientôt rejoint par son fils Louis, ainsi que le chevalier des Essarts qui aimerait que Henri de Sorel lui prête de l’argent afin de concrétiser un projet qu’il porte avec un comparse, celui de produire du vin pétillant. Mais ceci est une autre histoire.

Henri de Sorel aimerait que La Fontaine l’aide rédiger un testament, mais il n’en aura pas le temps. Au cours de l’après-midi, tandis que le marquis s’empiffrait de pâtes de fruits, La Fontaine se morfondait. Lui aussi aurait bien aimé goûter à ces friandises, seulement le marquis n’est pas prêteur, comme une certaine fourmi. La Fontaine tente bien d’en dérober une mais elle tombe à terre, et ce sera pour une autre fois. Quant au testament, lui aussi ce sera pour une autre fois, mais sans le marquis. Le marquis est retrouvé mort dans son lit, probablement empoisonné par les pâtes de fruits qu’il a consciencieusement englouties. Même Melchior, le chien qui n’était pas mage, a succombé à sa gourmandise, mâchouillant la friandise que La Fontaine n’avait pu récupérer.

L’adjoint au lieutenant de la police du roi en poste à Reims, Pierre Gribeauval, est chargé d’enquêter sur cette mort mystérieuse. Or Pierre et Jean se connaissent bien, et s’ils se manifestent l’un à l’encontre de l’autre comme une forme d’inimitié, il existe aussi une complicité née en même temps qu’eux ou presque. Enfants, ils étaient accrochés à la même poitrine, chacun son téton. Ils ont été élevés par la même nourrice, et si les liens de sein ne sont pas les liens du sang, ils possèdent les liens du lait.

L’enquête va durer trois semaines, durant lesquelles il se passera quelques petits drames, des conflits, mais également des moments de béatitude en compagnie notamment de la comtesse de Saint-François.

Si l’origine du décès est sujette à caution, sa cause est plus appréhendable. Une histoire d’héritage. Mais qui peut en profiter réellement ?

 

Dans une ambiance parfois houleuse, parfois légère, voire ludique, nous voyons évoluer le poète méconnu et futur fabuliste reconnu dans des scènes campagnardes propices à éveiller ses sens.

Un roman qui emprunte un peu à La Bruyère dans la description des divers protagonistes, tant sont étudiés les Caractères. Mais pour autant, si la psychologie, de boudoir, y est présente, l’humour l’est également, et quelques scènes d’action complètent le tableau. D’ailleurs La Fontaine se met à la peinture champêtre et bucolique en compagnie de madame de Saint-François, mais il n’oublie pas d’herboriser et d’étudier les hyménoptères, cœlomates et arachnides. D’ailleurs, une araignée s’amuse à le narguer, tissant tranquillement, benoîtement, insouciamment sa toile afin de prendre dans ses rets un diptère qui ne demandait rien à personne et encore moins à qui que ce soit.

Le lecteur sera à même à se demander pourquoi il aura fallu trois semaines pour résoudre une enquête. D’abord parce que l’auteur l’a voulu ainsi, afin de placer ses différents pions en toute quiétude. Ensuite, parce qu’à l’époque, les transports modernes n’existaient pas (les grèves non plus d’ailleurs), les divers systèmes de communication n’étaient pas aussi évolués que de nos jours, sauf ce que l’on a appelé le téléphone arabe qui fonctionne toujours aussi bien surtout en zones dites blanches. Donc pour moult raisons l’enquête traîne un peu en longueur, voire en langueur.

 

Avant Philippe Collas, d’autres auteurs se sont amusés à mettre en scène des personnages célèbres, des enquêteurs occasionnels ou non. Par exemple le Juge Ti de Robert Van Gulik, Elliott Ness de Max Allan Collins, le roi Edouard VII de Peter Lovesey… sans oublier l’un des plus grands parodistes et pasticheurs, René Réouven, qui dans La vérité sur la rue Morgue met en scène Edgar Poe, Evariste Gallois, Gérard de Nerval et quelques autres dans un roman publié en 2001.

Mais c’est Philippe Collas qui a véritablement imaginé de se servir d’un personnage célèbre pour le muer en enquêteur débutant, doué pourtant d’un sens inné de l’observation.

Les bons mots foisonnent et offrent un petit air guilleret à une enquête qui semblerait morne sans. L’écriture est limpide, un peu vieille France ce qui m’agrée fort, me changeant des scènes de violence et des dialogues vulgaires. Donc ne boudons pas notre plaisir, d’autres romans sont prévus pour paraître dans cette collection, des rééditions je précise. L’amour et la folie ayant déjà été publié chez Plon en 2004 sous le titre Le château de l’araignée.

 

Quelques citations, afin de vous mettre l’eau à la bouche :

 

Entre la pensée et l’acte, il y a un chemin bien long qui se nomme la civilisation.

Il n’avait pas peur de la mort, mais il ne voulait pas souffrir. Comme il souffrait déjà, il essaya de se convaincre que ce ne pourrait pas être tellement pire.

Ce n’était pas tout d’accepter de mourir, c’était terrible de penser que les autres allaient finir par ne plus se rendre compte que vous aviez cessé d’exister !

Il fallait qu’il cesse d’observer tout et rien, d’en tirer des conclusions, alors même que personne n’avait posé la moindre question. Ce n’était plus de l’instinct, c’était une manie.

S’il était physiquement presbyte, Charles était intellectuellement myope. Incapable de lire de près sans ses lorgnons, il n’était pas plus apte à avoir rapidement la vision globale d’une situation.

Je n’étais pas loin de penser que vous n’écoutiez rien. Un peu comme ces vieux prêtres que la femme avertie choisit quand elle va à confesse.

Philippe COLLAS : L’amour et la folie. Les enquêtes de Jean de la Fontaine N°1. Collection Polar. French Pulp Editions. Parution le 15 février 2018. 336 pages. 8,50€.

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commentaires

Alex-Mot-à-Mots 06/04/2018 16:06

Le premier tome ? Il en faut donc tellement sur ce sujet ?

Oncle Paul 06/04/2018 16:15

Quatre volumes ont été publiés chez Plon entre 2004 et 2007 ou 2008. Quatre enquêtes différentes mais toujours avec ce bon monsieur de La Fontaine.

Présentation

  • : Les Lectures de l'Oncle Paul
  • : Bienvenue dans la petite revue de la littérature populaire d'avant-hier et d'hier. Chroniques de livres, portraits et entretiens, descriptions de personnages et de collections, de quoi ravir tout amateur curieux de cette forme littéraire parfois délaissée, à tort. Ce tableau a été réalisé par mon ami Roland Sadaune, artiste peintre, romancier, nouvelliste et cinéphile averti. Un grand merci à lui !
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