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25 février 2018 7 25 /02 /février /2018 09:11

Douce violence de nos jeunes amours

Tendre insouciance de nos premiers beaux jours…

Jean FORTON : Le grand mal.

Ce roman, publié pour la première fois en feuilleton dans La Nouvelle Revue Française en 1959, n’a pas vieilli car le sujet traité est intemporel même si de nos jours les adolescents ne se comportent pas de la même façon qu’il y a près de soixante ans.

L’époque certes a changé mais peut-être vous reconnaîtrez-vous dans l’un de ces trois jeunes «héros », quant à la trame qui se sert de fond, elle est toujours d’actualité.

Dans une cité portuaire, qui pourrait être Bordeaux, ville natale de l’auteur, des disparitions de gamines sont signalées, mais cela ne perturbe pas Ledru, Arthur de son prénom, appelé Coco par sa grande sœur et ses parents à son grand déplaisir. Pour ses condisciples, il est la Grande nouille, ce qui ne lui convient guère non plus. Ce surnom, il le doit à sa constitution de gringalet. Il n’est guère porté sur les études, étant paresseux de nature et porté sur le dilettantisme.

En classe il est à côté de Frieman, un garçon qui patauge dans les études, impuissant intellectuellement. Il est sale et ce qui navre Ledru, c’est sa propension à utiliser ses doigts comme pelleteuse pour récurer ses narines. Il s’ensuit une algarade entre les deux gamins et, à son grand étonnement, Ledru sort vainqueur d’un combat qui était inégal à-priori. Et ce fait d’armes rapproche les deux gamins qui deviennent amis. Proposition de Frieman, qui de plus offre aider Ledru dans ses devoirs d’Allemand, il est d’origine alsacienne, tandis que son comparse le secourra dans d’autres matières.

Frieman a une copine, Georgette, qu’il retrouve à la sortie de l’école, et il la présente à Ledru qui sèche l’étude, son nouvel ami lui ayant écrit une demande de dispense prétendument signée du père. Comme ils ne peuvent rentrer chez eux de trop bonne heure, ils vont au cinéma, malgré le manque d’argent de poche flagrant. Frieman a puisé dans la caisse paternelle, son géniteur étant tenancier d’un bar pas trop reluisant d’extérieur mais fréquenté par des habitués.

Tout comme Friedman et Ledru, Georgette a à peine treize ans, et elle est mignonne. Physiquement, car mentalement, elle ne se laisse pas mener par le bout du nez. Un portraitiste de rue, Gustave, la dessine sur un bout de papier, qu’elle donne à Ledru. Alors, ce n’est pas qu’il tombe vraiment amoureux, mais Ledru sent opérer en lui comme une montée de sève. Des idées lui passent par la tête, et il imagine piquer sa copine à Frieman. Et pour réussir, il n’hésite pas à prélever dans la cagnotte de son père un billet qui lui permettra d’acheter un cadeau à sa belle.

Sa belle qui n’est pas si belle que ça d’ailleurs, qui n’a pas de poitrine, mais se laisse embrasser. Pas plus. Et après ?

Embrasser une fille, voilà qui le premier jour semble sublime. Mais cela devient vite une habitude, puis une corvée. Il arrive un moment où l’on préférerait faire n’importe quoi d’autre, jouer aux billes ou flâner dans les rues.

Mais il en pense quoi Frieman que Georgette l’ait abandonné pour Ledru ?

Je peux te l’avouer, dit Frieman, quand elle m’a plaqué j’ai fait un peu la gueule, parce qu’après tout c’est aux hommes à décider. Mais au fond, j’étais rudement content. Les filles, à la longue, il n’y a rien de plus emmerdant.

Déjà philosophes à treize ans ? Mais il faut avouer que Georgette se montre coquette, boudeuse, naïve et perverse à la fois. Et pour éviter la proximité avec Georgette, Ledru et Frieman s’intéressent à Gustave après l’avoir ridiculisé. Evidemment, un peintre miséreux, cela prête à moqueries, mais ils savent également se montrer repentants.

L’épisode Georgette enterré, Ledru est sous le charme d’une gamine entraperçue dans la pénombre d’un couloir et un nouveau voisin de table lui est imposé. Une lumière dans sa jeune existence et un couvercle sur ses désirs d’indépendance scolaire. Toutefois, Stéphane, ce voisin ambigu, frondeur, farceur, et frère de la belle Nathalie, va quelque peu changer le cours de l’existence de Ledru et Frieman.

 

Jean FORTON : Le grand mal.

Ces gamins, affranchis ou épris du désir de ne plus subir le joug parental, tiennent une place primordiale dans ce roman de l’enfance, les adultes n’étant que des personnages de second rang. Tout autant M. Ledru père, qui voit en son fils la septième merveille du monde, merveille parfois ébréchée, et Frieman père qui tape sur son fils à coups de ceinturon, histoire de lui inculquer l’obéissance, le commissaire qui traverse l’histoire en policier à la recherche d’un fil ténu pouvant le mener aux gamines disparues, aux professeurs du lycée qui se font chahuter. Seul Gustave, le portraitiste miséreux prend de l’ampleur, peut-être à cause de ses relations parfois conflictuelles avec les gamins, à son corps et son esprit défendant, car c’est bien auprès d’eux qu’il trouve un semblant de sympathie teinté d’animosité.

Faut bien que jeunesse se passe, paraît-il. Et c’est bien cette jeunesse qui est montrée en exergue, cette jeunesse qui frappe à la porte de l’antichambre de l’adolescence avant d’entrer de plain-pied dans le monde des adultes. Une enfance que l’on regrette plus tard, alors qu’on aspire à vieillir et connaître d’autres expériences.

Une époque coincée comme la tranche de jambon dans un sandwich entre les deux tranches de pain que sont d’un côté la fin de la Seconde Guerre Mondiale, et de l’autre le bouleversement engendré par les révoltes estudiantines de mai 68. Les jeunes se disent encore monsieur et mademoiselle lorsqu’ils sont présentés l’un à l’autre et se serrent la main comme des adultes en devenir. Et où les copines sont des poules, toujours pour singer les adultes.

Quant au Grand mal du titre, il peut s’expliquer par ce passage douloureux d’un confort juvénile à une aspiration légitime d’une vie d’embêtements, ou comme l’affirme Gustave le présumé anarchiste, Portefeuille ou idéologie, peu importe. Le résultat est identique. On pille, on torture, on tue. Le voilà, le grand mal, le mal à détruire.

Le roman de l’enfance pour les adultes, qu’il serait dommage de méconnaître.

 

Dans sa postface érudite, Catherine Rabier-Darnaudet nous explique la genèse de ce roman ainsi que celle des autres ouvrages de Jean Forton. Et l’on n’hésitera pas à visiter le blog qu’elle dédie à Jean Forton, cet auteur méconnu qui sort peu à peu de l’oubli, en pointant le curseur de sa souris sur le lien ci-dessous :

De même une petite visite aux éditions de L’éveilleur peut se révéler riche de découvertes :

Jean FORTON : Le grand mal. Postface de Catherine Rabier-Darnaudet. Editions L’Eveilleur. Parution le 15 février 2018. 272 pages. 18,00€.

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