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3 janvier 2018 3 03 /01 /janvier /2018 09:13

Ce qui compte, ce n’est pas l’original,

c’est l’originalité !

Frédéric FERNEY : Mémoire espionne du cœur.

Et de l’originalité, ce n’est pas ce qui manque dans cet ouvrage qui est tout autant un hommage qu’une récréation joyeusement impertinente.

L’accroche est extraite d’une conversation, ou plutôt d’un entretien entre Marcel Proust, le questionneur, et Oscar Wilde, placé sur le divan des confidences.

Invisible ou pas, l’auteur assiste à des entretiens, des échanges savoureux, pour le lecteur, entre des artistes, peintres, écrivains, qui sont la plupart du temps des joutes oratoires à fleuret moucheté. Ou il a connaissance de correspondances et celles-ci ne manquent pas de piquants. Les uns et les autres distillent leur fiel en enrobant de miel leurs propos, verbaux ou écrits.

Par exemple, les deux missives que s’échangent les deux Marguerite, Yourcenar et Duras, sont révélatrices de leur style littéraire, mais également de cet esprit qui les animait. Peut-être, rien n’est moins sûr car tout est possible. L’une est tout en retenue, l’autre a du mal à ne pas sécréter son venin.

Mais il interroge parfois certains grands noms, des hommes politiques, comme Churchill par exemple, qu’il a invité dans un grand restaurant parisien, et qui n’hésite pas à déclarer que la guerre était jolie, avec emphase et nostalgie. Le vieux lion est mort mais il rugit encore.

Claude Debussy écrivant à Toulouse-Lautrec, alors que le peintre est décédé, affirme Vous êtes pour moi un peintre méconnu, un artiste colossal qui parait léger parce qu’il est humble, plein d’esprit, et qu’il ne se prend pas pour la fraise de Rubens ou la barbiche de Rembrandt. Et petite touche d’humour en forme d’éloge : Vous demeurez un intellectuel, c’est-à-dire un plaisantin, et un moraliste : vous ne conceviez pas l’art sans un soupçon d’ironie.

Le duel oral entre Picasso et Matisse, avec la complicité de Guillaume Apollinaire dans le rôle du bateleur et de l’arbitre, est réjouissant en diable et les réparties fusent comme autant de coups de pinceaux dégainés sur une toile vierge. Naturellement, les échanges tournent autour des représentations picturales, et Picasso, lorsque le sujet des femmes est abordé, déclare : Si elles ont le nez de travers, les miennes, c’est pour qu’on soit obligé de voir un nez, tu comprends ? Il n’y a rien d’arbitraire dans ma vision.

 

Lettre apocryphe mais qui aurait pu être écrite, et qui dit qu’elle ne l’a pas été : La lettre qu’Emmanuel Macron n’a jamais envoyée à François Hollande. Un style très piquant, un peu cauteleux, de l’art de pratiquer la raillerie sous une forme de persiflage et d’obséquiosité ironique. Cela commence par Monsieur le Président et cher François. Tout n’est pas de votre faute et vous n’avez pas eu de chance – jusqu’à la météo qui s’est invariablement montrée cruelle avec vous. Un petit coup de brosse à reluire et de commisération pour débuter et il enchaîne ainsi : Aujourd’hui je suis président, et souvent je repense à vous… Je ne ferai pas ici l’inventaire de vos échecs ni la chronique d’un désenchantement et d’un déficit que vous avez fait croître avec une persévérance admirable. Ah, la mémoire défaillante, l’oubli qu’il a participé activement au sein du gouvernement en étant secrétaire général adjoint puis ministre de l’économie, alors qu’aujourd’hui il rejette toutes les fautes comme s’il n’avait pas été présent lors de l’établissement d’un budget tant décrié. Et il enchaîne les paragraphes en débutant ainsi Vous Président,… L’art la manière de rejeter toutes les fautes commises sur les autres.

Autre intervention, celle de Fabrice Luchini adressant une lettre à Louis-Ferdinand Céline. En lisant cette missive, on voit très bien le comédien dans ses délires exprimés sous forme d’improvisation mais récitant un texte appris par cœur, comme lorsqu’il est invité sur les plateaux télévisés. Le cabotin dans toute sa splendeur.

 

Dans un carnaval d’inventivité, tour à tour corrosif, songeur et tendre, Frédéric Ferey rend hommages à quelques génies qui ont illuminés nos vies, et qui continuent à cheminer, toujours aussi vivants, à nos côtés.

 

Ainsi l’éditeur présente-t-il cet ouvrage en quatrième de couverture. Une fois n’est pas coutume, je mets ces quelques lignes qui ne sont pas de mon cru, mais qui résument fort bien la ligne directrice de ce volume en tout point jubilatoire. Alors faire l’inventaire des toutes les personnalités qui s’expriment, par missives ou par entretiens, soit entre eux soit avec la complicité de l’auteur, serait peut-être rébarbatif, mais sachez que vous pourrez retrouver certaines personnages qui ont marqué l’Histoire, la vie culturelle de la France ou autre, dans une approche remarquable. Sachez toutefois que s’y côtoient Marie-Antoinette, d’Artagnan, Proust, Colette…

Jean-Pierre Cagnat, qui signe la couverture, est également l’auteur de dessins intérieurs qui apportent la touche d’un caricaturiste de talent et forment de petits intermèdes plaisants entre deux textes.

Frédéric FERNEY : Mémoire espionne du cœur. Conversations rêvées avec… Illustrations de Jean-Pierre Cagnat. Editions Baker Street. Parution le 19 octobre 2017. 204 pages. 21,00€.

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