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16 janvier 2018 2 16 /01 /janvier /2018 09:19

Creusez, fouiller, bêchez ; ne laissez nulle place

Où la main ne passe et repasse.

Erskine CALDWELL : Le petit arpent du Bon Dieu

Pas sûr que Ty Ty Walden connaisse cette fable de La Fontaine, Le laboureur et ses enfants, pourtant depuis quinze ans il s’échine à défouir son terrain afin de mettre au jour un éventuel trésor. Il est persuadé découvrir d’éventuelles pépites d’or. Et naturellement ses arpents ressemblent plus à des champs de mines que de coton.

Des trous il y a en partout, sauf au Petit arpent réservé au Bon Dieu, terre consacrée dont le produit de la récolte doit aller à l’église, mais il existe une solution, déplacer ce lopin de terre pour à nouveau creuser. Black Sam et Uncle Felix, ses ouvriers agricoles nègres, sont réquisitionnés tout comme ses deux fils, Buck et Shaw. Quant à Darling Jill, elle préfère vadrouiller et aguicher. Et Griselda, la femme de Buck, elle prépare la popote.

Elles sont belles Griselda et Darling Jill, tout comme Rosamond, l’autre fille de Ty Ty, installée à la ville avec Will, un ouvrier à la filature. Car lorsqu’ils ne sont pas aux champs, en Géorgie comme Ty Ty et ses deux fils, ils travaillent à la filature en Caroline, l’état voisin. C’est le lot des hommes et de la plupart des femmes. Seul Jim Leslie, le fils aîné de Ty Ty, s’est installé à la ville, à Augusta, dans une riche demeure. Il est courtier en coton et est marié avec une femme insignifiante. Ce qui n’est pas à proprement parler une profession exempte de tout reproche selon Will :

Il a fait fortune en jouant sur les cotons. Il n’a pas gagné l’argent qu’il a… Il l’a volé. Vous savez bien ce que c’est, un courtier en coton. Savez-vous pourquoi on les appelle courtier ? Parce qu’ils s’arrangent toujours à ce que les fermiers soient à court d’argent. Ils leur prêtent de petites sommes et ils s’enfilent toute la récolte. Ou bien ils mettent un type à sec en faisant monter et baisser les prix pour les obliger à vendre. C’est pour ça qu’on les appelle courtier en coton.

 

Retrouvons Ty Ty sur son terrain alors que Pluto arrive en voiture. Pluto est un homme gras, parti à la pêche aux électeurs car il doit se présenter à la place de shérif. Mais il fait chaud et il est amoureux de Darling Jill alors il reste à se reposer tout en déclarant qu’il doit continuer sa récolte de voix. Et dans la discussion, l’évocation de la présence d’un albinos dans les marais intéresse fortement Ty Ty.

Il lui faut cet albinos car selon certains racontars, ces hommes tout blancs sont capables de désigner les endroits où se cache l’or. Mais il ne s’agit pas de sorcellerie, par le plus-de-parfait des enfers, c’est scientifique d’après Ty Ty. Ty Ty agit toujours de manière scientifique. Positivement comme dirait Pluto.

Donc, première chose à faire, s’emparer de l’albinos dans les marais où il s’est installé. Ensuite, se rendre en Caroline, à Scottsville, afin de convaincre Will de venir les aider à creuser. Ils se serviront du véhicule de Pluto, Griselda et Darling Jill venant avec eux. Une épopée qui se traduira par quelques événements qu’ils n’avaient pas prévus.

La filature est fermée depuis dix-huit mois et les ouvriers, Will en tête veulent rétablir le courant, malgré la Compagnie qui a décidé en représailles d’une grève, justifiée, de fermer la filature. Les ouvriers n’acceptent pas de ne toucher qu’un dollar dix alors que les propriétaires roulent dans des voitures à cinq mille dollars. De plus ils sont obligés de payer leur loyer, vivant dans des maisons jaunes toutes semblables appartenant à la compagnie. Et la Compagnie vient d’embaucher des briseurs de grèves.

Mais ce qui débutait comme une joyeuse farce quelque peu grivoise, le plus souvent par des phrases à double sens ou des sous-entendus, va se muer en drame. Darling Jill est une aguicheuse qui n’hésite pas à provoquer Pluto, et à coucher avec Will, le mari de sa sœur Rosamond. Tandis que Jim Leslie, sommé de donner de l’argent à Ty Ty qui est véritablement en manque, il va être obnubilé par Griselda.

On ne peut s’empêcher d’établir des parallèles entre ce texte fondateur publié aux Etats-Unis en 1933, et les romans publiés postérieurement mettant en scène des petits blancs des Etats-Unis, ces ruraux qui loin des grandes villes végètent ou tentent de survivre. Mais il s’inscrit dans la dépression qui suit immédiatement le crack économique de la bourse, le jeudi noir du 24 octobre 1929, laissant la plupart des ouvriers considérés comme des esclaves sur le flanc.

Fils spirituel de Zola, notamment dans le roman La Terre et dans ceux où le romancier naturaliste français décrit les conditions de travail des ouvriers, Erskine Caldwell se montre précurseur dans le roman social américain. Il existe des analogies avec les écrits de certains de ses contemporains romanciers, dont John Steinbeck, qui s’est peut-être inspiré de la mentalité de quelques personnages pour écrire Des souris et des hommes, qui sera publié en 1937, et postérieurement, en ouvrant la voie à Charles Williams pour Fantasia chez les ploucs, réédité récemment sous le titre Le Bikini de diamant, et qui date de 1956, ou Jim Thompson avec 1275 âmes, rebaptisé Pottsville, 1280 habitants.

A l’origine, ce roman avait été condamné pour obscénité, mais sous la pression de quarante-cinq écrivains américains, le juge a dû arrêter les poursuites engagées. Plus grivois qu’obscène, selon les critères actuels, ce roman est plus dérangeant pour la société américaine huppée, par la description des conditions de vie et de travail des ouvriers dans les filatures, qui malades des poumons, crachent le sang, un peu comme ceux qui de nos jours sont atteints par les méfaits de l’amiante. Mais il était plus facile de s’attaquer au côté ollé-ollé de cet ouvrage que de s’attarder sur le côté sociétal.

Première édition Gallimard 1936.

Première édition Gallimard 1936.

Ce roman a été adapté au cinéma par Anthony Mann en 1958, avec dans les rôles principaux : Robert Ryan ; Aldo Ray ; Buddy Hackett ; Jack Lord ; Fay Spain ; Vic Morrow ; Helen Westcott ; Lance Fuller ; Rex Ingram ; Michael Landon et Tina Louise.

Erskine CALDWELL : Le petit arpent du Bon Dieu

Erskine CALDWELL : Le petit arpent du Bon Dieu (God’s little acre – 1933. Traduction de M.E. Coindreau). Préface d’André Maurois. Réédition Le Livre de Poche N°66. 3e trimestre 1967. 256 pages.

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commentaires

Alex-Mot-à-Mots 19/01/2018 13:15

Rien à voir avec les Arpents Verts, alors ?

Oncle Paul 19/01/2018 15:33

Aucun rapport mais un livre à découvrir car il n'a pas vieilli dans le contexte actuel.

Lekarr 16/01/2018 17:40

Jolie chronique de ce superbe roman de Caldwell.
J'en ai également fait une petite critique sur mon blog il y a quelques semaines : http://sfemoi.canalblog.com/archives/2017/11/19/35880206.html
J'en profite aussi pour vous féliciter pour ce chouette blog où je puise bien des idées de lectures. Merci et, sans doute, à bientôt.

Oncle Paul 16/01/2018 18:51

Bonjour et merci
Je vois que sans nous consulter nous avons eu la même appréhension de ce roman avec la référence à Zola, à quelques semaines près.
Au plaisir de vous suivre et à bientôt

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