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15 janvier 2018 1 15 /01 /janvier /2018 09:59

Des p’tits trous, des p’tits trous, encore des p’tits trous

Des p’tits trous, des p’tits trous, toujours des p’tits trous

Des trous de première classe, des trous de seconde classe…

Daniel CARIO : Ne reposez pas en paix.

Et pour creuser des trous, il en creuse. Dimitri Kolev, d’origine polonaise, est le fossoyeur du village de Vassière, petit village minier entre Laon et Charleville-Mézières. Fils d’un ancien mineur Polonais, il travaille aussi la terre, mais s’il va au charbon, c’est dans le petit cimetière, soignant ses locataires, bichonnant leurs dernières demeures.

Il s’est marié avec Bérengère, une femme pas particulièrement belle mais aimante. Comme il aimait à dire, avec ses yeux qui louchaient, elle pouvait surveiller ses deux enfants, Grégoire et Paulin, en même temps. Grégoire est captivé par la mécanique, construire, déconstruire puis remonter les pièces, les assembler sans avoir besoin de mode d’emploi. Paulin est plus réservé, plus attiré par la nature. Grégoire va même, après l’école, chez le garagiste local et il n’a pas peur de mettre les mains dans le cambouis, rafistolant une vieille bagnole grâce aux conseils éclairés du garagiste et de son ouvrier.

Seulement Bérengère est décédée alors que Grégoire n’avait du neuf ans environ et son frère deux ans de moins. En bon fossoyeur consciencieux, Dimitri a voulu creuser la tombe de son épouse, puis lors des obsèques, il a obligé ses gamins à déposer la terre sur le cercueil. Naturellement, cela a perturbé Dimitri, ainsi que ses gamins, et son labeur terminé il fréquente de plus en plus les cafés du village. Et lorsqu’il rentre le soir, il divague.

Il a appris à Grégoire, devant l’insistance du gamin, à conduire sa vieille bagnole, et parfois cela lui est utile. Le gamin le ramène au logis, ou alors il n’a plus qu’à rentrer à pied. Il se déconnecte de plus en plus de la réalité.

D’autant qu’une drôle d’histoire lui est arrivée un jour de déterrement, et il la narre quasi tous les soirs, engloutissant les verres que lui offrent ses compagnons de comptoir. Une histoire farfelue, morbide, qui effraye et amuse en même temps. Alors qu’il devait exhumer un cercueil pour le déplacer et récupérer ainsi de la place, il s’est aperçu que le bois était entièrement pourri, ça c’est normal, mais que le couvercle avait été griffé par le mort qui lors de l’inhumation ne devait pas l’être, mort.

Depuis il a peaufiné son histoire, amusant la galerie par ses mimiques. Grégoire et Paulin, eux aussi, sont au courant de cet avatar. Et de plus en plus Dimitri s’enfonce dans sa dipsomanie, négligeant ses gamins qui au fils des mois grandissent.

Et un jour, Grégoire qui aime également vadrouiller dans la forêt et se promener près d’une grande demeure, une sorte de manoir qui sert de colonie de vacances pour fils de riches notables, oublie de rentrer. Dimitri s’aperçoit à peine de la disparition de son aîné. Grégoire revient trois jours plus tard, effrayé, mutique, se réfugiant dans le grenier, ne répondant pas aux questions de son jeune frère Paulin.

 

Un jour, un gamin est découvert à l’entrée d’une gendarmerie située à plus de cent kilomètre de Vassières, mais il ne sait pas dire qui il est, d’où il vient. Il est mutique, et probablement amnésique. La brave Delphine, lieutenant de gendarmerie, s’entiche de ce gamin perdu. C’est une forte femme, de caractère mais physiquement aussi. Elle pourrait servir de modèle à Fernando Botero, éventuellement. Célibataire, sans amours pour le moment, elle reporte son affection sur le gamin, qui peu à peu et sous l’influence d’une psychologue amie de Delphine, s’exprime par réponses courtes et sibyllines.

 

Daniel Cario nous entraîne dans un suspense montant en puissance inexorablement. Après une première partie intitulée Le Fossoyeur, dans laquelle il plante le décor et les personnages, il nous entraîne dans une seconde partie, L’amnésique, dont le personnage central est un gamin. Mais lequel ? Tout tourne autour de ce jeune ado d’une douzaine d’années, apparemment, et les gendarmes, qui au début se méfient de lui et de ce qu’il peut raconter, au fur et à mesure que Delphine l’apprivoise, vont sillonner la région dépassant le périmètre dont ils ont la charge, empiétant sur le domaine de leurs collègues, se heurtant parfois à un juge incrédule. Il indique toutefois la tombe d’un cadavre, dans la campagne.

La vérité ne jaillira pas comme un geyser islandais, et il faudra de la ténacité, de la pugnacité, une grosse dose patience pour arriver à un épilogue dramatique, dans une intrigue dont la vengeance et le pardon sont les maîtres mots.

On pourrait se croire dans une histoire concoctée par Hector Malot, par certains côtés, par Hervé Bazin ou Gilbert Cesbron, par d’autres approches, et ce qui pourrait évoquer une farce normande à la Guy de Maupassant, devient un enfer limite Kafka. J’exagère peut-être, pour Kafka.

Daniel Cario prend le temps de poser le décor, d’énoncer les tenants et les aboutissants, de camper les personnages, de leur donner de l’épaisseur sans tremper sa plume dans l’encrier gorgé d’hormones de croissance ou d’EPO. Non, il les installe dans des situations quotidiennes, remontant le passé, allant jusqu’à décrire l’arrivée du grand-père Polonais et ses mésaventures dans la mine lorsque celle-ci s’effondre, se retrouvant enfoui, comme une malédiction familiale et transgénérationnelle. Mais les autres personnages bénéficient du même traitement d’investigation psychanalytique, notamment la gironde Delphine et ses relations professionnelles ou extraprofessionnelles.

Le lecteur s’imbibe, se sent proche des protagonistes, s’invite à la table familiale, se rince le gosier en même temps que Dimitri dans les bars, s’esclaffe à ses racontars, rit jaune parfois, frémit, se sent pousser des envies d’aider ce gamin perdu parmi les adultes, avec des neurones en vrac, de lui souffler les réponses, voire se tromper dans ses déductions.

Car Daniel Cario nous entraîne dans des sentiers qui paraissent balisés mais sont constitués de trompe-l’œil, de faux-semblants, mais restant dans une logique et une construction narrative imparable.

L’un des romans les plus beaux et les plus touchants de l’auteur et de l’année avec un titre intrigant mais judicieusement trouvé.

 

Daniel CARIO : Ne reposez pas en paix. Groix éditions et diffusion. Parution novembre 2017. 384 pages. 14,90€.

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commentaires

Alex-Mot-à-Mots 15/01/2018 14:01

Il est vrai que le titre nous souhaite du mal.

Oncle Paul 15/01/2018 15:09

Mais heureusement c'est un excellent roman

Présentation

  • : Les Lectures de l'Oncle Paul
  • : Bienvenue dans la petite revue de la littérature populaire d'avant-hier et d'hier. Chroniques de livres, portraits et entretiens, descriptions de personnages et de collections, de quoi ravir tout amateur curieux de cette forme littéraire parfois délaissée, à tort. Ce tableau a été réalisé par mon ami Roland Sadaune, artiste peintre, romancier, nouvelliste et cinéphile averti. Un grand merci à lui !
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