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20 mai 2017 6 20 /05 /mai /2017 05:39

Billie, je suis morgane de toi...

Joolz DENBY : Billie Morgan

En préambule de cet ouvrage, cette petite phrase donne le ton :

Ce récit constitue mes mémoires; la vérité, telle qu'elle existe dans mon souvenir.

Et la reviviscence des épisodes malheureux de la jeunesse de Billie Morgan, la narratrice, s'inscrit plus comme un récit, quasiment autobiographique, que comme un roman. D'ailleurs ce mot, Roman, n'est jamais écrit, aussi bien en couverture du livre qu'à l'intérieur.

Et plusieurs pistes peuvent laisser supposer qu'il s'agit d'une histoire réelle, vécue, prégnante dans une mémoire toujours vive. Ainsi le premier chapitre débute par : A vrai dire, je ne sais pas pourquoi je fais ça. Pourquoi j'écris ces mots, pourquoi j'immortalise cette histoire à la con en noir et blanc, en caractères Times New Roman taille 14. Peut-être ai-je besoin de me confesser, comme on le fait dans les mauvais films.

Plus loin, l'auteure ou la narratrice, l'une étant la copie de l'autre, complète son propos par ces mots : Ah, ah, et ça me fait encore mal maintenant, alors que j'écris ce... cette... je ne sais pas ce que c'est. Cette histoire ? Cette confession ? Ce journal ? Ça fait mal et des larmes s'écrasent sur le clavier alors que je martèle les touches d'un seul doigt, le cœur gros.

Oui, le lecteur a l'impression indicible de pénétrer dans un univers non fictionnesque, dans une confession qui peut mener à une rédemption, une expiation, un vomissement d'une enfance et d'une adolescence marquée par une ambiance matriarcale lourde et dénuée d'amour, dans une ville de la province anglaise, Bradford dans le Yorkshire.

Billie n'a quasiment pas connu son père parti avec une autre femme alors qu'elle n'avait que cinq ans et décédé quand elle en avait neuf. Elle a été élevée par sa mère, Jen sa sœur plus âgée qu'elle de huit ans et Liz l'amie de sa mère, qui habitait dans un autre appartement mais était quasiment tout le temps fourrée chez elles.

Son père était une référence, normal pour une petite fille qui cherche des repères, mais sa mère s'ingéniait à briser toute tentative de rapprochement. Billie écrivait des lettres qui aussitôt étaient déchirées par sa génitrice. C'est dans cette atmosphère délétère que Billie a grandi, timide et rebelle à la fois, cherchant à se démarquer et à trouver sa voie. Avec ses copines d'école, c'est presque à qui se maquillerait le plus outrageusement, à porterait des vêtements qui, pour l'époque, choquaient les bonnes âmes, tandis que de nos jours être affublés de pantalons savamment balafrés est pratiquement une mise obligatoire, pour les jeunes s'entend.

C'était l'époque, fin des années 1960, de la libération sexuelle. Mais pas pour tout le monde. En fait, la pilule n'a pas libéré les femmes, mais plutôt les mecs. Ça voulait dire qu'ils n'avaient plus à se soucier de mettre une nana en cloque. C'était sa responsabilité à elle. Et ils ne vous demandaient jamais si vous la preniez, non, pour eux c'était un fait acquis, parce qu'en ce temps là, on ne posait pas ce genre de question, c'était gênant.

C'était l'époque aussi où Billie a commencé, non pas à faire l'amour, il n'en était pas question, mais à ressentir le besoin d'émancipation. Elle est inconsciente et commence à fréquenter les pubs mal famés, pour faire comme ses copines. En mieux si possible et elle se laisse entraîner à devenir porteuse de drogue. Elle-même en use mais si elle accepte de devenir transporteuse de trips, c'est dans la secrète intention d'être acceptée par les Grandes Personnes. Elle aurait fait n'importe quoi.

Elle fait la connaissance de Terry, peut-être le plus malsain de ses fréquentations, et il la viole. Mais elle préfère cacher sa honte et sa peine et si elle se détourne d'une partie de son entourage, elle tombe amoureuse de Mike, un motard qui essaie d'intégrer une bande comparable aux Hell's Angels, les Devil's Own. Ils vont même finir par se marier, dans l'indifférence générale de la famille.

Billie suit des cours aux Beaux-arts, sa passion c'est le dessin, et elle se débrouille bien. Mais un soir que Billie est en manque elle demande à Micky de faire quelque chose. Il y a bien une solution, se rendre chez Terry, qui habite dans une bâtisse située dans un lotissement promis à la démolition. Micky n'est pas en forme, pourtant il accepte de l'accompagner. C'est le drame.

Terry vivait avec Jasmine, une paumée nantie d'un gamin dont il était le mère, Natty. Et Billie va s'occuper de Jas et de Natty. Les années passent et Natty monte en graine, Tata Billie étant son phare, son refuge, son repère. Billie est devenue boutiquière, avec Leckie, qui est également sa meilleure amie. Jusqu'au jour où Natty tombe sur un article journalistique, avec photos en première page, qui s'interroge sur le devenir de personnes disparues. Et Terry y figure en première page. Natty est persuadé qu'il va retrouver son père dont personne n'a plus entendu parler depuis des années.

 

Un livre prenant, dérangeant, pudique, dans lequel Billie se dévoile, intimement, dans fard.

J'ai été quelqu'un de violent. Je n'ai jamais prétendu le contraire. Etant donné que c'est moi qui écrit cette confession, j'imagine que je pourrais me donner le beau rôle. Si je le souhaitais, je pourrais me présenter comme une mère Teresa bis. Je pourrais justifier tout ce que j'ai fait, tracer le portrait idyllique d'une pauvre demoiselle qui a fricoté avec des gens qu'elle aurait pu éviter et... Mais ce n'est pas là mon but. Ce que je veux, c'est dire la vérité.

Et cette vérité, elle s'étale sur le papier, en forme de rémission, peut-être pour l'édification des lecteurs, mais surtout avec l'espérance d'apaiser, de soulager.

Le lecteur ne peut s'empêcher de vibrer à cette histoire, et pour les plus anciens, il retrouvera une époque, celle qui paraît aujourd'hui comme une incursion dans la liberté, dans l'insouciance, dans une forme de délivrance, mais qui n'est qu'un épisode où les hippies prônaient l'amour, mais qui étaient aussi entourés de haine. La drogue, l'alcool, le refus des convenances, étaient comme un soufflet jeté à la figure des personnes campées dans des certitudes morales, religieuses, ancrées dans une époque qui désirait se débarrasser d'un carcan.

Une évocation sans complaisance de la société anglaise des années 1970, période que l'auteure a bien connue puisque Joolz Denby, de son vrai nom Julianne Mumford, est née en 1955. Poétesse, romancière, artiste peintre et photographe, tatoueuse professionnelle, personnalité de la scène punk anglaise depuis les années 1980, elle vit à Bradford, autant d'éléments qui se rattachent à son personnage de Billie Morgan.

Joolz Denby en 2006

Joolz Denby en 2006

Joolz DENBY : Billie Morgan (Billie Morgan - 2004. Traduction de Thomas Bauduret). Editions du Rocher. Parution le 26 avril 2017. 392 pages. 21,90€.

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