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3 décembre 2016 6 03 /12 /décembre /2016 07:48

Il voyage en solitaire...

Jean RAY : La croisière des ombres.

En chercheur passionné et opiniâtre, Arnaud Huftier a déniché quelques nouvelles qui manquaient dans la précédente édition Marabout, textes qui d'ailleurs étaient englobés dans le recueil Les contes du Whisky.

Des textes qui à l'origine parurent dans des journaux belges comme La Flandre libérale, Les Débats ou encore La Revue belge, entre 1929 et 1935. Des nouvelles et des chroniques qui permirent à Jean Ray de retrouver un lectorat plus ou moins perdu lors d'un séjour en prison de trois ans pour une sombre affaire de détournements de fonds ou, selon une légende, un trafic d'alcools. Toutefois durant ce temps, il continua à écrire, publiant de temps à autre sous le pseudonyme de John Flanders.

Est-ce un effet de son séjour à l'ombre que ses textes, recueillis justement sous le titre de La croisière des ombres, parlent surtout de solitude ? Il se peut.

Ainsi des personnages se retrouvent à boire et à manger dans des tavernes. Mais écoutent-ils vraiment ce que leurs compagnons de table débitent en paroles parfois vaines ? Non, pas vraiment. Dans La Présence horrifiante, nouvelle qui entame ce recueil, quatre hommes, dont le narrateur, sont attablés, écoutant le vent qui cingle au dehors. Soudain surgit un inconnu qui déclare qu'il fuyait. Puis il précise, la tempête. Pour autant, ce n'est pas cette arrivée impromptue qui peut perturber l'un des compères, lequel tient absolument à narrer une histoire de perroquet. Histoire à laquelle lui seul se marre, les autres n'écoutant pas ses digressions. Lorsque cinq coups retentissent.

 

Dans Le bout de la rue, nous suivons dans ses déambulations maritimes le narrateur. Cela commence dans le port de New-York, alors qu'il entend s'entretenir deux marins qui ne débarquent jamais. L'un d'eux affirme Et puis il me restera Jarvis et l'autre bout de la rue. L'autre bout de la rue répond le second comme en écho, et ce qui deviendra un mantra accolé au nom de Jarvis. Les escales se suivent, Paramaribo, Marseille, les Sargasses, à bord de l'Endymion, des forçats qui murmurent, les Açores, Copenhague, et Jarvis. Des spectres et le whisky sont le quotidien des marins et du narrateur. Et au bout... Vous êtes allé à l'autre bout de la rue !

Dans Dürer, l'idiot, Jean Ray règle-t-il quelques comptes ? On peut se le demander en lisant les premières lignes.

Dürer, le journaliste. Dürer, l'idiot. Et un peu plus loin le narrateur enfonce le clou : Un journaliste, Dürer, n'est pas nécessairement un imbécile, c'est un primaire qui a une heureuse mémoire, et un don spécial pour consulter rapidement une encyclopédie, un atlas de géographie ou un planisphère céleste.

Dürer donc est journaliste, mais également un menteur, et le narrateur qui l'écoute narrer pompeusement des aventures fantastiques, au cours de repas qu'ils prennent ensemble, sait très bien que ce ne sont que des affabulations piochées dans des revues ou des romans. Ce qui n'est pas le cas de la jeune étudiante qui dîne tout près d'eux et boit ses paroles plus facilement que du petit lait (entre nous avez-vous déjà essayé de boire du petit lait, ce liquide jaune verdâtre aigre qui reste lorsque la crème a été retirée ?). Il suffit que Dürer dérape dans ses allégations, pour que l'étudiante lui lance un défi. Dürer s'enfuit, il se volatilise dans la nature, et le narrateur pense le retrouver dans une maison qui bientôt est mise en vente. Il l'acquiert mais n'est-ce pas le début de visions spectrales ?

 

Le ralenti de 05h17, qui fait partie des autres textes, ressemble à un conte pour enfant, à la façon des frères Grimm ou d'Andersen. Un prince héritier aime se mélanger à la populace sur le port et sa femme n'est pas bégueule non plus. Un assassin signe une série de crimes crapuleux, fort heureusement il est arrêté et condamné. Le prince aurait pu commuer la peine de mort en grâce en suppliant son père, mais en voyant son regard, il a préféré s'abstenir. Une chute qui aurait pu donner comme titre à cette nouvelle Le Regard qui tue, ou à tout le moins le Mauvais œil.

 

Jean Ray est quelque peu oublié aujourd'hui des jeunes générations qui préfèrent les romans d'épouvante, de fantastique et de frayeur d'auteurs comme Stephen King, Serge Brussolo, James Herbert, Clive Barker, J.K. Rowling dont le personnage de Harry Potter a amené de nombreux enfants et adolescents, et leurs parents, à ouvrir un livre, qui plus est conséquent, Maxime Chattam, Stéphanie Meyers, et bien d'autres.

Leurs ouvrages sont souvent plus violents et sanglants, ou à tendance nettement plus fantastique que ceux de Jean Ray, lequel souvent se contente de jouer sur le frisson, sur l'épouvante, parfois de manière diffuse. L'ambiance des ports, de la fumée des pipes et des cigares, des vapeurs d'alcool sont plus décrites que les scènes de violence. Tout est dans la suggestion et le lecteur se fabrique ses propres images, se les visualise en surimpression, et ne se contente pas d'être un spectateur passif. Il vibre et va au-delà de ce que Jean Ray décrit. C'est le propre de l'écrivain de suggérer de façon diffuse des images que le lecteur se réapproprie.

Des nouvelles feutrées, parfois embrumées comme le ciel de sa Belgique natale, insidieusement perverses, jouant avec les nerfs, distillant l'effroi avec une science incomparable et inégalée.

Pour beaucoup Jean Ray sera un découverte, pour d'autres une redécouverte.

 

Voici le sommaire :

La croisière des ombre (histoires hantées de terre et de mer)

La présence horrifiante

Le bout de la rue

Le dernier voyageur

Dürer, l'idiot

Mondscheim-Dampfer

La ruelle ténébreuse

Le psautier de Mayence

 

... et autres textes :

Le torrent de boue

Le ralenti de 5h17

L'effroyable histoire de Machrood

Ombre d'escale

Poste de police, R-2

L'idylle de monsieur Honigley

La trouvaille de mr Sweetpipe

Au nom de la loi ; Le vent de la hache

Au nom de la loi. Si Scotland Yard

Présentation La croisière des ombre

 

Postface

Bibliographie

Jean RAY : La croisière des ombres. Postface d'Arnaud Huftier. Editions Alma. Parution le 10 novembre 2016. 320 pages. 18,00€.

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