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4 septembre 2016 7 04 /09 /septembre /2016 09:13

Sauf les illusions...

Cloé MEHDI : Rien ne se perd.

A onze ans Mattia a déjà un drôle de passé derrière lui, enfin drôle ce n'est pas tout à fait le mot qui convient. Un passé de bric et de broc, aux nombreuses fractures.

Gabrielle, la copine plus âgée de son tuteur, est à l'hôpital. Elle a tenté de se suicider en se tailladant les veines. Zé, le tuteur de Mattia, n'a que vingt quatre ans, et il est vigile dans un magasin. Il travaille de nuit. Il a obtenu la garde de Mattia quelques années auparavant, avec l'accord de la mère de l'enfant, et de ses frère et sœur, plus vieux que lui. Zé a toujours un livre à la main ou près de lui. Il peut réciter par cœur des passages entiers de Rimbaud, Lamartine et bien d'autres poètes qu'il affectionne.

Il faut dire que le père de Mattia s'est pendu dans sa chambre à l'Hôpital Psychiatrique où il était détenu depuis un épisode qui l'avait complètement chamboulé. Zé aussi était dans le même service. Les deux hommes étaient devenus amis, une amitié d'entraide forgée par des destins quasi parallèles.

Le père de Mattia était éducateur spécialisé. Depuis cet incident tragique, ses neurones avaient court-circuité. La famille s'est éparpillée en morceaux. Mattia ne voit plus sa mère, ou rarement. Son frère, ou plutôt son demi-frère Stephano vit dans les beaux quartiers, il est médecin. Sa sœur Gina est partie courir le monde à la recherche d'illusions perdues. Et Mattia qui n'a que onze ans, vit entouré de Zé, qui essaie de l'éduquer comme il peut, et de Gabrielle qui ne pense qu'à s'échapper de la vie en se donnant la mort.

Depuis un certain temps, des graffitis fleurissent sur les murs des immeubles, des tags représentant Saïd, un adolescent mort quinze ans auparavant. Et Mattia s'aperçoit que deux individus le surveillent à la sortie de l'école, le suivent. Il en fait part à Zé qui ne croit pas trop à ce que lui dit Mattia. Des mensonges édictés par le gamin qui n'apprécie pas l'école. Jusqu'au jour où il est bien obligé de reconnaitre que Mattia n'affabule pas. Sont-ce des policiers ou des truands ?

Gina revient à improviste, serait-ce le début de la réconciliation familiale ? Mattia peut toujours rêver. Et puis il est comme Zé, comme Gabrielle qui a elle aussi fait des séjours en HP. Il a vécu son traumatisme à lui, et il est suivi par une psychologue. Heureusement Nouria, c'est son nom, est sympathique et compréhensive. Seulement Mattia n'aime pas l'école

Je déteste l'école parce qu'elle me vole du temps - un temps considérable. Il y aurait tellement intéressant à faire que d'être là, assis sur une chaise, à attendre bêtement qu'on te remplisse la tête de savoir inutile en chassant tout ce qui est important pour faire plus de place.

 

Mattia est un gamin issu des Verrières, quartier déshérité, aujourd'hui réduit à un vaste chantier. Les barres d'HLM (habitations à loyer modéré) ont été rasées et sur le terrain sur lequel s'élèvent les grues, seront construites des HLD (habitations à loyer dispendieux).

 

Cloé Mehdi écrit en trempant sa plume dans l'encrier de la rage, elle dénonce l'injustice, l'impunité, dont font preuve les forces de police lorsque l'un de ses membres commet, sous couvert de légitime défense, un meurtre. Une diatribe virulente, un réquisitoire, plus qu'un constat.

Cloé Mehdi n'a que vingt-quatre ans, mais elle écrit comme si elle était beaucoup plus vieille, accumulant des expériences vécues et avait connu personnellement ce genre de situation.

Mattia est un gamin de onze ans, beaucoup trop mature pour son âge, dont les réflexions sont celles d'un adolescent déjà aigri par les inégalités.

Pourquoi ton père il a envoyé en taule des tas de gens des Verrières qu'avaient pas fait grand chose, alors que le flic qui a tué Saïd, personne ne l'a condamné.

Mais il n'est pas le seul à regretter cet état de fait. Ce corporatisme à outrance dont devait nous débarrasser la Révolution mais dont on voit et subit tous les jours les outrances.

Depuis que tu es entré à l'école de police, tu ne fréquentes plus que tes copains flics. Tu ne sais même plus comment ça fonctionne le monde au-delà de ton petit cercle de collègues dont la vision des réalités sociales s'arrête au bout de leur képi.

Il y a la parole des témoins, lorsqu'on en trouve, et celle des policiers. Certains s'élèvent contre les matraquages, mais les excuses en faveur des policiers ne manquent pas. Pourtant :

Ils étaient à quatre contre un mais ce n'était pas suffisant apparemment, parce que ce flic lui a défoncé le crâne pour le calmer.. C'est drôle cette tendance qu'ils ont à toujours taper là où ça peut tuer, par erreur.

Ce ne sont que quelques exemples, significatifs, mais devant les médias, les représentants syndicaux de la police vous démontreront, alors qu'ils n'étaient pas sur place, que tout ce qui est arrivé lors d'une manifestation, les bavures, ne peuvent imputées à un policier mais à celui qui reçoit les coups de matraque, ou autre. Des balles, dans le dos par exemple, parce que l'individu les menaçaient.

 

Au début le lecteur est perdu. Comme si Cloé Mehdi avait enfoui son intrigue sous une multicouches de voiles qu'elle soulève peu à peu. Lentement, pour que le lecteur ressente bien qu'elle a des choses à dire, que les révélations vont secouer le lecteur, que tout n'est pas joli dans le passé de Mattia, et même avant.

Malgré l'incompréhension dans laquelle le lecteur (moi en l'occurrence) patauge, il ne peut lâcher ce livre, happé par cette histoire qui se déshabille et prend forme, tout doucement, car le tragique n'en est que plus fort que lorsqu'il se révèle par degrés. Si tout avait dit ou présenté au début, cela aurait fait comme une petite claque et on s'en remet vite. Là, au contraire, c'est une accumulation de crochets au foie, ou au cœur, qui sont assenés, et lorsque l'on sait tout, qu'on a tout compris, on reste groggy sur le tapis.

Plus qu'un roman policier noir, Cloé Mehdi a écrit un roman social, comme pouvait en écrire Emile Zola, Victor Hugo, Eugène Sue et d'autres, mettant en exergue les dérives policières absoutes par l'état et la justice.

 

Ce roman est un coup de coeur pour Pierre de BlackNovel1. Et pour vous ? Quelque soit votre opinion, lisez le sien :

Cloé MEHDI : Rien ne se perd.

Cloé MEHDI : Rien ne se perd. Collection Jigal Polar. Editions Jigal. Parution 18 mai 2016. 272 pages. 18,50€.

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commentaires

La Petite Souris 18/02/2017 16:14

Eh oui Paul !! Un super roman qui là le prix qu'il vient d'obtenir ! Pour moi c'est sans conteste un des meilleurs romans de l'année ! :)

Oncle Paul 18/02/2017 16:40

Je suis désolé Bruno, mais je suis tout à fait d'accord avec toi !

Pierre Seguelas 05/09/2016 16:37

On va sûrement nous taxer de xénophobie chronique

Oncle Paul 05/09/2016 16:48

Pas grave. Et certains éditeurs sont francophobes ?

Pierre Seguelas 05/09/2016 16:32

Bonjour Paul, Je ne lis que très peu de polars d'auteurs étrangers.Amitiés,

Oncle Paul 05/09/2016 16:35

Ouf, merci, je me sens moins seul...
Amitiés

Alex-Mot-à-Mots 05/09/2016 14:07

Et encore, si on ne perdait que ses illusions....

Oncle Paul 05/09/2016 14:36

Oui, mais les illusions font partie du charme de la vie. Et j'ai plus souvent perdu mes illusions que mes kilos. La vie est mal faite....

Pierre Seguelas 04/09/2016 16:53

Paul, Je pense que tu poses une question essentielle en te demandant pourquoi certains éditeurs "historiques" seraient aux abonnés absents! Le manque de curiosité et de culot sont actuellement les traits qui définiraient le mieux, selon moi, ces "grandes" maisons. Formatage, air du temps et posture font office de politique éditoriale. Il s'agit, aujourd'hui et avant tout, de vendre un produit en se reposant sur un réseau de professionnels extrêmement compétents, d'experts du marketing et de la relation publique ou de valets du système. Ne lisait-on pas, il a quelques jours, sous la plume d'un critique littéraire d'un grand hebdomadaire une chronique dithyrambique qui disait à peu près ceci :[l'auteur] écrit vraiment très mal, on le savait mais il nous tient en haleine avec de vrais personnages, une histoire qui tient la route et des thématiques de premier ordre. Circulez, il n' y a rien à voir!
Amitiés,
Pierre

Oncle Paul 05/09/2016 14:35

Bonjour Pierre
Tu as raison en tout point mais je crois que tu as omis une donnée : la recherche systématique d'auteurs étrangers. Américains et Britanniques principalement, mais Nordiques ou d'Europe Centrale. Et bien entendu les auteurs français sont délaissés. Pourtant ils proposent souvent des romans plus intéressants et plus aboutis, moins ennuyeux. C'est mon avis et nul n'est obligé de penser comme moi
Amitiés

PIERRE FAVEROLLE 04/09/2016 14:02

Merci de me l'avoir signalé. Erreur corrigée de suite. Le lien est ici : https://blacknovel1.wordpress.com/2016/07/27/rien-ne-se-perd-de-cloe-mehdi/
et c'est un énorme coup de coeur, bien sur !

Oncle Paul 04/09/2016 15:49

Et bien voilà suffisait de demander. Merci pour le lien que j'ai intégré à l'article.
Bonne fin de dimanche en compagnie d'un bon livre...

Pierre Seguelas 04/09/2016 13:45

Saluts les potes, Ce roman est mon dernier gros coup de cœur (lu cet été). Cloé Medhi est assurément un auteur à suivre de très, très près. Je suis certain qu'elle confirmera son réel talent et j'espère que cette jeune auteur aura tout l'écho qu'elle mérite.
Amitiés,
Pierre

Oncle Paul 04/09/2016 13:50

Bonjour Pierre
Moi aussi, et je suis persuadé que Cloé Mehdi a les ressources pour se construire une belle carrière. Je m'étonne même que les éditeurs historiques (Le masque notamment qui avait publié son premier opus) n'aient pas réagi à ce roman. Ou alors il s'agit de frilosité par rapport à un sujet grave
Amitiés

PIERRE FAVEROLLE 04/09/2016 12:20

Salut Paul, un livre coup de poing, un livre coup de coeur, un livre dont on ne sort pas indemne, d'une force émotionnelle impressionnante. Tu as tout, et dit bien mieux que moi ! Quel livre ! Amitiés

Oncle Paul 04/09/2016 12:30

Bonjour Pierre et merci
Je m'étais volontairement mis en retrait des avis des amis blogueurs afin de pouvoir lire ce roman et en parler librement sans être influencé par les avis.
Maintenant je vais pouvoir mettre les liens sans aucune vergogne mais je crois tu ne l'as pas encore chroniqué, tu moins je n'ai pas pu accéder au lien via le recensement des auteurs. Tu me signales si c'est un oubli ou quand tu le chroniques
Amitiés

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