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8 juin 2016 3 08 /06 /juin /2016 14:35

Et que j'écouterai attentivement...

Frédérique VOLOT : Toutes ces choses à te dire.

2003. Alors qu'il fignole un tableau en ajoutant quelques touches de peinture, Ettore se sent mal. C'est vrai qu'il est vieux, qu'il a pas mal bourlingué et vécu d'événements tragiques depuis sa naissance en 1910. En entendant le bruit qu'il produit en tombant, Lucie, sa femme, s'inquiète et prévient immédiatement les autorités médicales. Mais elle sait, et elle en a confirmation, qu'Ettore n'en a plus pour longtemps. Il est usé. Il réclame son violon, qui ne l'a jamais quitté, et demande à voir Ange, sa petite-fille partie en Russie où elle a trouvé un compagnon afin de lui transmettre un message, lui confier une mission.

 

Défilent alors dans la tête d'Ettore sa vie tumultueuse et mouvementée, ses pérégrinations de Gorizia jusqu'à Vittel, son enfance, son adolescence à Trieste, puis son départ pour la France et son installation dans les Vosges.

En cette année 1916, la guerre fait rage entre l'Autriche-Hongrie et l'Italie, et le premier fait marquant dont se souvient avec précision, c'est le laitier qui perd la tête. A cause d'un obus. Les Italiens se sont rendus maître de la province et l'ont annexée. Et les exactions envers les Slovènes sont nombreuses. Les années passent, la famille est obligée de se rendre à Trieste, mais les Slovènes doivent se soumettre à la férule des Italiens, bientôt dirigés par Mussolini. Une forme d'épuration raciste débute envers les habitants de cette province qui est tombée dans leur giron.

Les années passent, dans la douleur et la pauvreté. Pourtant Ettore et sa famille vont trouver du soutien parmi leurs compatriotes, les Slovène devenus Italiens de force. Il va apprendre à lire, à écrire, la moindre des choses, mais surtout à jouer du violon. Certains membres de sa famille osent défier les autorités et fuient vers l'Argentine. Ettore gagnera la France, en 1930, il a vingt ans, mettant plusieurs mois avant d'atteindre une petite station thermale des Vosges, et grâce à son violon, intégrera une formation musicale qui se produit dans les bals populaires. Il possède aussi dans ses bagages une solide formation de cordonnier-tapissier-ébéniste. Le travail ne manque pas et il fait la connaissance de Lucie.

Lucie a grandi entre frères et sœurs, une mère aimante mais brutalisée par un mari ivrogne. Elle est née en 1914, et sa jeunesse est marquée par les taloches paternelles. Sauf lorsqu'il est obligé d'aller sur le front combattre les Allemands. Mais à son retour, les brutalités vont empirer et l'atmosphère est électrique. Heureusement, parfois, il se rend chez une amie, alcoolique elle aussi, et pendant ce temps il suspend les coups destinés à sa femme et ses gamins, sauf l'aîné, le chouchou.

Lucie devient vendeuse dans une pâtisserie chic, et c'est ainsi qu'elle fait la connaissance d'Ettore, venu acheter quelques friandises entre deux bals. C'est le coup de foudre bientôt suivi par les prémices du nazisme. Les esprits racistes commencent à bougonner, à râler contre ces étrangers qui prennent la place des Français. Néanmoins, Ettore et Lucie vont se marier, en catastrophe car une descendance est programmée, et ils peuvent s'installer quiètement.

Les vexations ne manquent pas, enflent de jour en jour, mais Ettore est un excellent ouvrier et nul ne peut lui reprocher un travail bâclé. Bientôt la guerre se profile, et un jour de 1943 les gendarmes viennent chercher Ettore pour l'envoyer dans un camp de travail, une concentration d'étrangers italiens, yougoslaves, russes vivant en France et ayant fui la dictature régnant dans leur pays, dans la forêt d'Eperlecques. Ettore fait partie des étrangers en surnombre dans l'économie nationale. L'enfer subi par des centaines de prisonniers gardés par des soldats russes, qui se montrent pires dans les exactions que l'envahisseur allemand.

 

Roman historique, inspiré de faits réels et dont une grande partie est issue de la biographie familiale, Toutes ces choses à te dire est un exemple de courage de la part d'hommes et de femmes qui subissent la vindicte, le racisme, la ségrégation forgée par des dictatures et des guerres ethniques et religieuses. D'abord entre l'Empire austro-hongrois et l'Italie puis en France, les vexations envers les étrangers ne manquant pas de s'exprimer en toute liberté et impunité. C'est pour moi la découverte de faits qui se sont déroulés lors de la Première Guerre Mondiale, non loin de nos frontières, la célébration de 14/18 occultant tout un pan de l'histoire européenne.

De même j'ignorais l'existence et l'histoire du camp de Watten, dans le Pas-de-Calais, qui est un véritable abcès. Les étrangers qui y sont parqués, venus se réfugier en France, ont été rejeté par une grande partie de la population, des épisodes indignes d'individus se prétendant civilisés. Et l'on ne peut s'empêcher de mettre en comparaison des événements avec de nombreuses réactions et déclarations politiques actuelles tendant à faire croire que s'il y a du chômage, c'est de la faute des réfugiés issus de divers pays européens ou africains, et le parcage dans des camps de rétention. Toujours dans le Pas-de-Calais.

Un roman du souvenir, dédié entre autres à Ettore/Hector et Lucie, les grands-parents de l'auteur, un roman de la mémoire, poignant, émouvant, touchant, révoltant parfois, qui laisse un goût d'amertume une fois refermé et qui une fois de plus démontre que l'histoire devrait être une leçon de vie et de morale, mais que souvent elle est oubliée et bafouée. L'histoire se répète, et toujours dans le mauvais sens.

On peut juste regretter le titre et la couverture qui font penser à un roman de Mary Higgins Clark et qui ne transmettent pas toute l'émotion contenue dans ces pages.

 

Ne manquez pas l'avis d'Yv sur son blog dont l'adresse figure ci-dessous.

Précédents romans de Frédérique Volot :

Frédérique VOLOT : Toutes ces choses à te dire. Collection Terres de France. Editions Presses de la Cité. Parution 19 mai 2016. 352 pages. 21,00€.

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commentaires

Yv 10/06/2016 17:21

Salut Paul
beau livre avec un contexte fort et fort bien décrit qui nous apprend plein de choses. Je te rejoins sur le titre que franchement, je trouve tarte...Dommage
Amicalement,

Oncle Paul 10/06/2016 17:36

Bonjour Yv
Et bien nous sommes au moins deux à ne pas apprécier le choix du titre, et je trouve qu'il dessert l'ouvrage qui lui au contraire est fort intéressant
Amicalement et à bientôt

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  • : Bienvenue dans la petite encyclopédie de la littérature populaire. Chroniques de livres, portraits et entretiens, descriptions de personnages et de collections, de quoi ravir tout amateur curieux de cette forme littéraire parfois délaissée, à tort. Ce tableau a été réalisé par mon ami Roland Sadaune, artiste peintre, romancier, nouvelliste et cinéphile averti. Un grand merci à lui !
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