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30 mai 2016 1 30 /05 /mai /2016 08:54

Ce qu'on appelle l'esprit sain ?

Jean-Jacques REBOUX : L'esprit Bénuchot.

Tout a commencé avec la fin du monde. Ou presque.

Car la fin du monde n'a pas eu lieu. Les oracles péruviens se sont trompés dans leur palindrome chiffré. Elle se produira le 21 12 2112, et non le 21 décembre 2012. C'était juste un petit aparté, qui n'a rien à voir avec notre ami Bénuchot dont on n'a pas encore fait la connaissance, mais cela va se produire immédiatement sous peu.

J'écrivais donc, avant de m'interrompre, que cette histoire a débuté avec la fin du monde, tout au moins à la date prévue pour cet événement qui a déjoué tous les pronostics.

Léa sort d'une petite réunion arrosée entre amis, et en cours de chemin elle est agressée par un individu qui veut la violer. C'est sans compter sur Bénuchot, soixante-dix huit ans, ancien chauffeur de taxi à la stature impressionnante. L'indélicat assommé rejoint la fosse confortable d'un conteneur à détritus et Bénuchot propose à Léa de la raccompagner chez lui afin de lui permettre de réajuster sa tenue. Léa est fort impressionnée par le pavillon en meulière dans lequel Bénuchot habite, pavillon situé dans une impasse de la Rue de la Grange-aux-Belles. Et l'intérieur est tout autant étonnant avec ses bibliothèques vitrées contenant plus de quatre-cents carnets dont les couvertures sont de couleur différente selon les notes prises par Bénuchot.

C'est aussi ce qui rapproche Léa et Bénuchot, ces carnets. Car la rencontre entre la jeune fille et le vieil homme ne date pas d'hier, mais de quelques mois alors que Léa lui avait posé en pleine rue une question dont la réponse devait être consignée dans son carnet d'impressions. Une réponse qu'il devait fournir sans réfléchir. La question étant Y'a-t-il une vie avant la mort ? Il s'était laissé attendrir par Léa et l'avait suivie et c'est ainsi que ce soir-là, jour de fin du monde, il s'est trouvé sur son chemin.

Léa devra, si elle accepte cette mission rémunérée, mettre les notes de Bénuchot au propre, réécrire le film de sa vie, une biographie qu'elle devra dégraisser en lisant les carnets quels qu'ils soient. Les noirs exceptés, mais ce n'est pas une interdiction formelle. La curiosité étant l'apanage des personnes s'intéressant à leurs concitoyens, Léa ouvre les carnets comme si elle entrait dans la chambre de Barbe-Bleue. Il n'y a pas grand chose à découvrir, qu'une seule phrase par calepin, du genre Et si tu avais rêvé ? ou Et s'ils étaient morts pour rien ? Enigmatiques en diable ces énoncés qu'elle s'empresse de partager avec son amie Olivia.

Bénuchot est bon prince et sa protégée va vivre chez lui, tandis que de temps en temps il s'absente, se rendant en un endroit tenu secret. Il l'emmène chez un sien ami, le notaire Biscop, dont les antécédents ne sont pas tristes quoique, afin de rédiger un contrat en bonne et due forme. Il est généreux Bénuchot, et Léa ne peut que se louer de cette rencontre pas forcément improvisée.

Bénuchot est un graphomane observateur impénitent à la recherche, la quête d'un père mort ou presque, disparu, et d'une fille, Adèle, décédée d'un accident de la circulation. Elle est morte Adèle mais elle revit sous les traits de Léa qui lui ressemble fortement.

C'est ainsi que le lecteur découvre en même temps que Léa le parcours de Bénuchot, parcours empli de heurts en tout genre, de petites joies, de grandes peines, de rencontres improbables, de marches en solitaire dans Paris, de stations dans des cafés et des restaurants même si Bénuchot est un cuisinier averti. Des cassettes sont également à sa disposition dans lesquelles Bénuchot se confie. Tout y passe. Sa jeunesse, la disparition de son père après avoir été interné dans un camp nazi où il avait fait la connaissance d'un homme qui l'avait initié à la physique quantique, la mort d'Adèle dont il ne se remet pas, sa vie familiale avec Adrienne. Les petites joies de la vie en couple et les accrochages. Et ceux à qui il doit de petits bonheurs et surtout ceux qu'il exècre pour une raison ou une autre. Comme un voile qui peu à peu se déchire et montre le côté obscur d'un homme qui pourrait être un mythomane.

Car a-t-il réellement vécu tout ce qu'il narre? Et sa mémoire est vivace, se remémorant des années après les noms de personnes qu'il n'a côtoyé que peu de temps. Seulement il défaille parfois notamment dans l'âge d'Adèle. A un certain moment elle a vingt-trois ans lorsqu'elle décède, ailleurs c'est vingt-neuf. Il est vrai qu'à près de quatre-vingt balais et sous le coup d'une douleur toujours vivace, on peut se tromper. D'autant que dans le recensement des personnages en fin de volume, il est précisé qu'elle a vécu de 1965 à 1991.

 

 

Sous cette couverture austère ne se cache pas un obscur et aride traité de physique cantique, pardon quantique, un missel narrant la vie édifiante d'un sain d'esprit confit comme une oie en dévotion, mais au contraire une œuvre relatant les aventures bouillonnantes et foisonnantes d'un ancien chauffeur de taxi quelque peu télépathe dont le passage sur Terre aura été consacré à observer ses contemporains et à corriger quelques erreurs dans leurs agissements.

Un roman à particules qui se décline comme l'arc-en-ciel en différentes couleurs. On passe du grave au comique, du réfléchi au vaudeville, de l'espérance à la déprime, du traité de philosophie au bon sens populaire, ce qui est souvent contradictoire, du sérieux au roman-feuilleton digne de Pierre Dac et Francis Blanche. Par exemple les divagations raisonnées sur la physique quantique côtoient l'enregistrement d'une réunion de membres, dont Biscop, se référant à la Mandragore, les Compagnons de la Mandragore, les plaisanteries fusant au milieu de moments de colère, la conversation tournant autour des pendus et de leur virilité et du produit de leur sécrétion séminale.

Les chapitres se suivent mais se déclinent comme autant de nouvelles à savourer dans ce qui forme une quête, une enquête, dans laquelle l'amour et la haine se juxtaposent, explorant toute la palette des sentiments, et que le lecteur ne peut lâcher.

D'une écriture vive Jean-Jacques Reboux met en scène un quidam qui ne laisse pas de glace. Bénuchot ce pourrait être, vous, moi, l'auteur, qui sait, avec un peu d'imagination et d'introspection, n'importe qui et tout le monde pourrait se calquer sur ce héros de papier peut-être vivant.

 

Jean-Jacques REBOUX : L'esprit Bénuchot. Lemieux éditeur. Parution avril 2016. 544 pages. 22,00€.

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commentaires

Y 15/09/2016 17:12

Reboux est un auteur raté narcissique

Et l'esprit benuchot une inspiration de sa vie de vieille homme

Oncle Paul 15/09/2016 17:29

Il y a un peu de ça, et il est un peu paranoïaque à mon avis. Lorsqu'il est contrarié, il ne mâche pas ses mots, à tort ou à raison, c'est autre chose. C'est bien pour cela que les éditeurs ne se pressent pas pour le publier.

DF 30/05/2016 11:48

Intéressant! J'en ai entendu un peu parler, l'auteur n'étant pas très content de la diffusion. Merci pour cette présentation.

De Jean-Jacques Reboux, j'ai adoré "Poste Mortem", roman virtuose avec DSK... que vous connaissez sans doute.

Oncle Paul 30/05/2016 15:09

Oui je connais, et quelques autres... Jean-Jacques Reboux n'est pas très content, c'est un fait, mais c'est aussi un impulsif et un excessif ce qui lui a joué et joue encore des torts auprès des éditeurs. C'est dommage. Quant à Bénuchot, c'est à découvrir...

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