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24 avril 2016 7 24 /04 /avril /2016 07:45

Bon anniversaire à Philippe Huet, né le 24 avril 1942.

Philippe HUET : La poubelle pour aller danser.

A l’extrême pointe ouest du Cotentin, dans une nature aride, sauvage, se dressent des cheminées, des tumulus qui défigurent le paysage. La main de l’homme est passée par là, comme souvent, et les autochtones au début étaient contents, preneurs même, car « On » leur promettait monts et merveilles. L’usine de retraitement des déchets nucléaires de la Hague commence à vieillir. Mais à l’origine tous pensaient que cette nouvelle vache à lait allait remplacer avantageusement leurs troupeaux.

« Au début, j’étais comme les copains, je me suis dit que le pactole, pour une fois, il était pour nous. Les terres, ils nous en donnaient bien plus que leur valeur, et des petits malins se sont même mis à labourer des champs abandonnés depuis longtemps pour faire augmenter les prix. D’autres se sont encore mieux démerdés, ont négociés leur embauche dans l’Usine, ou celle d’un fils ».

Alors pourquoi tant de problèmes, pourquoi maintenant cette usine était-elle la vindicte de bon nombre de détracteurs ? Tout simplement parce qu’au départ, « les premiers ingénieurs qui arpentaient la campagne nous avaient parlé de l’implantation d’une usine de casseroles ou de plastique, ça dépendait des jours. Et puis après il y eut le secret défense ». Et l’endroit n’avait pas été choisi au hasard : « C’était le coin idéal, qu’est-ce que tu crois ? Un socle géologique ancien et stable à l’abri des tremblements de terre, des vents forts et de gros courants marins pour disperser leurs saloperies… Et puis le must ! Une presqu’île isolée et faiblement peuplée. Tu vois qu’on ne manquait pas d’atouts ! ».

Et tous ceux qui ont un rapport avec l’usine préfèrent se faire oublier. « L’omerta. Tout le monde ferme sa gueule, défend son beefsteak. Faut pas rêver ! L’Usine, c’est la vache à lait ! Un bon salaire, une bonne boîte et tout ce qui va avec. Ce sont les vrais cadors de la contrée, avant les élus, le préfet, et tous les autres. Le pactole nucléaire a mis La Hague sous tutelle. D’ailleurs, c’est un sujet tabou. Cohn-Bendit s’amène, tente de discuter, il s’en prend plein la gueule, est obligé de dégager vite fait… Lorsque Thalassa… - oui, Thalassa, ce n’est tout de même pas un nid de gauchistes ! – évoque le problème, c’est la patrie en danger ! ». Et je pourrais continuer ainsi car le sujet est loin d’être clos.

L’homme qui s’exprime ainsi, Mouloud, explique la situation à Gabriel Lecouvreur qui en tombe des nues. Et tout ça parce qu’un ingénieur qui venait de prendre sa retraite devait remettre un dossier ultraconfidentiel à Mouloud et ses copains, mais il n’en a pas eu le temps. Il a été retrouvé au bas de la falaise, salement amoché, par les rochers mais aussi par la balle qu’il a reçue dans la nuque.

Le Poulpe a fréquenté Mouloud, une référence à Mouloudji, il y a déjà bien des années, lors d’une manifestation à Plogoff dans le but de contrer l’implantation d’une centrale nucléaire, un projet d’aménagement “d’intérêt général” porté par l’État, mais qui avait avorté. Cela se passait entre 1978 et 1981. Gabriel ne reconnait pas ce vieux copain qui vient le relancer dans son refuge favori, Le Pied de porc à la Sainte-Scolasse. Faut dire que le fringant chevelu à la taille de guêpe est devenu un chauve bedonnant. Et c’est ainsi que Le Poulpe est amené à enquêter dans ce coin du Cotentin et découvrir un fleuron décati. Hébergé par Mouloud, Gabriel Lecouvreur fait la connaissance de quelques membres de cette organisation nommée Respire, et que devait contacter le défunt, lequel annonçait à tous qu’il possédait des informations sur des fuites de matière radioactive. Personne n’a voulu prendre ses assertions en considération, sauf justement Mouloud et consorts. Gabriel rencontre le maire et l’un de ses adjoints, mais ceux-ci sont trop inféodés à l’usine pour être fiables. Auprès de Charlotte, la jeune femme du mort, Gabriel apprend que le ménage ne tournait pas rond, une confirmation de ragots glanés ici et là. Il voulait vendre, se retirer en Lozère, alors qu’elle désirait rester sur place avec leurs enfants.

 

Philippe Huet, lauréat du Grand Prix de littérature policière en 1994 pour Quai de l’oubli, ancien rédacteur en chef adjoint de Paris Normandie, habite depuis quelques années dans ce coin de terre où ont vécu et sont enterrés Jacques Prévert et Alexandre Trauner, célèbre décorateur de cinéma. Il connait donc bien la région, et sa carrière de journaliste continue dans ses romans, avec des intrigues solides puisées dans des faits réels mais agrémentés par une imagination qui pourrait être prémonitoire. Il raconte ce qui pourrait être un fait divers, jetant un œil ironique sur quelques contradictions.

Ainsi l’un des interlocuteurs de Gabriel, qui ne porte pas Greenpeace dans son cœur, déclare : « Et à Greenpeace, ils nous font chier… Parce que fois qu’un convoi renvoie les déchets nucléaires retraités dans le pays d’origine, ils font leur cirque. Comme si nous étions condamnés à garder la merde du monde entier ! Merci, on était déjà bien au dessus des quotas… ». Parmi l’un des protagonistes de cette histoire, il me semble bien avoir reconnu en Paul l’agriculteur, une petite gloire locale (pas moi, je précise !) mais un agriculteur qui a eu les honneurs d’un reportage télévisé et a écrit en collaboration un livre de souvenirs. Un Poulpe de haute tenue qui fera découvrir la région à ceux qui entendent parler des problèmes nucléaires mais n’arrivent pas toujours à en avoir une vision exacte.

 

Philippe HUET : La poubelle pour aller danser. Le Poulpe 273, éditions Baleine. Parution 3 mars 2011. 164 pages. 8,00€. Existe en version numérique à 2,99€.

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commentaires

Claude LE NOCHER 24/04/2016 20:09

Salut Paul et Boris
A noter, un prochain roman "social" de Philippe Huet chez Rivages, d'ici quelques jours.
Puisque Boris évoque les prisons, notre regretté ami Hafed a si bien évoqué cet univers "de luxe". Il faut lire son ultime livre (bon, j'en parle demain lundi) !
Amitiés.

Oncle Paul 25/04/2016 11:45

Bonjour Claude
Comme pour les télé-réalités, je ne cours pas après ce genre de livre, même si ce sont des témoignages poignants. J'ai eu mon compte avec les romans de Sam Millar... Quant à Philippe Huet, je l'ai perdu de vue comme bien d'autres depuis des années...
Amitiés

Boris 24/04/2016 18:49

Un peu comme toutes les prisons, s'pas ? il n'y a que ceux qui n'y ont jamais mis les pieds qui peuvent se permettre d’évoquer des "Prisons 4 étoiles". Si c'était si bien que cela tout le monde irait en prison.

Oncle Paul 25/04/2016 11:43

Sauf que les centrales de retraitements de déchets nucléaires, comme la Hague, cela emploie du monde et ce sont des volontaires qui se font embaucher...

Boris 24/04/2016 18:14

Hmmm... "La poubelle pour aller danser", voilà un jeu de mots que toutes les personnes de ma génération ont fait au moins 512.000 fois dans leur vie... ;)

Oncle Paul 24/04/2016 18:28

C'est vrai Boris... La chanson de Charles Aznavour interprétée par Sylvie Vartan et qui fut maintes et maintes fois détournée. Mais la centrale de Beaumont-Hague est une véritable poubelle qui justement n'incite pas à aller danser...

Boris 24/04/2016 18:15

Bon, cela ne semble nuire en rien à la qualité du récit...

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