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10 mars 2016 4 10 /03 /mars /2016 10:26

Une façon comme une autre de faire carrière...

Elena PIACENTINI : Carrières noires.

Les anciennes carrières de craie de Lezennes forment un véritable labyrinthe dans lequel l’homme se déplace avec assurance. Certaines galeries portent un nom comme la galerie Sans-Souci, d’autres n’ont pas été répertoriées, oubliées par la mémoire collective.

Il les parcourt depuis sa plus jeune enfance, et il a tendu des cordes, véritable fil d’Ariane qui le conduisent avec sûreté là où il le désire. A l’âge de treize ans, le 13 août 1967, en conflit avec sa mère depuis des années, il a commencé à rédiger son journal. Depuis il en a noirci une bonne vingtaine et a nommé son domaine Invictus.

Joséphine Flament, dite Josy pour tous donc pour nous aussi, approche de la soixantaine. Elle est restée célibataire par choix, habite la petite maison héritée de ses parents, et vit chichement en effectuant des ménages par ci par là. Elle a recueilli ses amies d’enfance, Chantal et Marie-Claude, qui ont goûté aux joies du mariage, joies accompagnées de coups à l’âme et au corps pour l’une, d’infidélités pour l’autre. Alors elles ont abandonné leurs conjoints respectifs et depuis toutes trois demeurent ensemble, dans une harmonie sans faille.

Elles sont même allées en vacances à La Panne, une station balnéaire belge et elles en sont revenues émerveillées, avec l’espoir d’acquérir une petite résidence secondaire qui leur permettrait de s’évader de temps à autre. Seul problème, mais d’importance, les fonds dont elles disposent ne pourraient leur permettre que d’acheter un mur, et encore.

Le hasard parfois réserve de bonnes surprises. Ainsi, employée quelques heures par semaines chez une vieille dame, Josy a trouvé dans le dressing (armoire-penderie en français, je traduis) de l’entrée, des billets pour un montant de dix mille euros. Elle les rend à sa patronne, mais l’idée germe en elle de visiter le coffre-fort de la vieille dame en demandant l’aide de son ami Angelo, spécialiste en braquages. Et comme il vaut mieux battre le fer, en l’occurrence l’argent, pendant qu’il est encore chaud, le coffre-fort est forcé, et son contenu emmené. Des bijoux dont elles ne peuvent se débarrasser car trop voyants, des documents à étudier et un peu d’argent.

Justine Maes, quatre-vingt quatre printemps, sénatrice, ancienne résistante, envisage un avenir prometteur à son neveu Norbert Fauvarque, député-maire de son état et séduisant quadragénaire. Elle lui a prédit qu’il pourrait accéder aux plus hautes marches de l’Elysée avec un peu de travail et ses très nombreuses relations, hommes politiques ou personnes influentes. Elle lui avait déclaré alors qu’il était encore jeune :

Tu vas commencer par réussir le concours de l’ENA. Nous avons le temps de décider quel parti correspond le mieux à ton tempérament. Quel que soit celui que tu choisiras, garde en mémoire que tes ennemis les plus dangereux seront dans ton propre camp.

Un carnet d’adresses bien fourni, un portefeuille bien rempli, un homme de main, un factotum, fidèle, René Laforge, au regard de fouine, tout concourt pour qu’elle vive encore de nombreuses années.

Le commandant Pierre-Arsène Leoni, ou plutôt l’ex-commandant car suite à la mort brutale de sa femme il a préféré se mettre en disponibilité et rejoindre sa Corse natale, le commandant Leoni donc est de retour à Lille afin de régler des affaires familiales mais également sous l’impulsion d’Eliane Ducatel, médecin légiste et accessoirement son amie. Les hommes composant son ancienne équipe, le sachant devant sa maison qui est promise à la démolition le rejoignent. Ils se plaignent de leur nouveau commandant, Vidal, un fonctionnaire borné plus qu’un homme de terrain.

En compagnie d’Eliane et de son neveu Baptiste atteint d’une forme rare d’autisme, Leoni va assister à un concert que l’adolescent doit donner dans une maison de retraite. Mais la propriétaire de la résidence pour seniors (ou personnes âgées, c’est comme vous voulez, moi cela ne me gêne pas) est en retard. Une habitude mais ce soir là, l’attente est un peu longue. Alors Eliane et Leoni décident de se rendre chez la vieille dame, dont la demeure se dresse à une cinquantaine de mètres de là, pour découvrir un cadavre. Celui de Justine Maes, la sénatrice. Un accident cardiaque selon toutes vraisemblances, mais Eliane qui connait son métier prétend qu’une autopsie devrait être réalisée. Ce qui n’est pas du goût de Vidal qui n’apprécie pas qu’on empiète sur ses plates-bandes.

Et puis à quoi correspond ce coup de téléphone émanant d’une personne qui aimerait échanger des documents contre une forte rançon ? Et pourquoi enquêter sur la mort d’une sénatrice octogénaire alors que deux enfants ont disparu ?

 

Tous ces personnages sont comme les membres, jusqu’aux doigts et aux orteils, et la tête d’une marionnette dont les fils seraient attachés aux mains d’Elena Piacentini. Elle les fait évoluer, remuer, se secouer, brasser de l’air, gigoter, danser, avec dextérité, virtuosité et souplesse. Au début le lecteur n’aperçoit qu’une partie du corps, puis une autre, encore une, et peu à peu tout est relié, prend forme et le spectacle peut commencer. Mais il ne faut pas croire que ce pantin est squelettique, étique, hâve. Au contraire, nous sommes en présence d’un être charnu, polychrome, à l’humeur changeante, virevoltant, nous adressant même quelques clins d’œil.

Elena Piacentini nous fait visiter les galeries souterraines d’une ancienne carrière de craie qui circulent sous Lezenne, et dont certaines cheminées sont reliées aux caves des maisons. Elle nous emmène également sur les berges du Lac bleu, mais il ne s’agit pas d’établir un documentaire. Elle s’en sert comme décor pour certaines scènes, en instillant un sentiment d’inquiétude propice à tenir le lecteur en haleine et le faire frissonner. Si les carrières sont plongées dans le noir presque absolu, en surface, c’est la pénombre qui entoure crimes et méfaits. Elena Piacentini offre parfois un lumignon afin d’éclairer quelques événements, mais la lueur est rapidement écartée au profit d’un autre épisode tout aussi sombre. Jusqu’à ce qu’enfin, le lecteur débouche du tunnel, ébloui.

Et la morale là dedans me demanderez-vous avec justesse. Ne vous inquiétez pas, l’ex commandant Leoni s’arrangera avec elle le moment venu, tout comme il s’aménage une porte de sortie avec Eliane Ducatel. Mais chut, nous entrons dans le domaine privé.

C’est le premier roman d’Elena Piacentini que je lis. J’avais lu ici et là des échos élogieux à propos de ses précédents ouvrages, et maintenant je peux confirmer, Elena Piacentini a tout d’une grande.

Première édition : Au-delà du raisonnable. Parution 8 mai 2012. 368 pages. 18,50€.

Première édition : Au-delà du raisonnable. Parution 8 mai 2012. 368 pages. 18,50€.

Elena PIACENTINI : Carrières noires. Réédition Pocket. Parution le 10 mars 2016. 384 pages. 5,95€.

Il existe même une version numérique à 6,99€.

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commentaires

Alex-Mot-à-Mots 14/03/2016 10:50

Une version numérique plus chère que la version poche encore une fois ? On se fiche un peu de la gu... du monde.

Oncle Paul 15/03/2016 20:53

Oui mais la version numérique était en vente avant la version poche...

Le Papou 14/03/2016 00:52

Par la faute de tes billets, je viens de finir mon premier Piacentini et j'en lirai d,autres. Merci, donc !
Le Papou

Oncle Paul 15/03/2016 20:52

Bin, je ne sais plus quoi faire.... Dois-je continuer à écrire mes billets ou pas. That is the question !
Amitiés

Pierre FAVEROLLE 10/03/2016 21:06

J'adore cette auteure, Paul. Celui-ci est le seul que je n'ai pas (encore) lu ! Amitiés

Oncle Paul 11/03/2016 15:21

Mais comment se fait-ce ? Il est temps de te rattraper.
Amitiés

Alex-Mot-à-Mots 10/03/2016 13:08

Si tu confirmes, je note son nom.

Oncle Paul 10/03/2016 13:11

Je confirme, sans me laisser influencer par d'autres chroniqueurs que moi-même...

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