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20 septembre 2015 7 20 /09 /septembre /2015 12:59

Tous des planqués, surtout les gradés...

Léo LAPOINTE : Le planqué des huttes.

Printemps 1903 dans la région d'Abbeville. Julien, douze ans, avant d'aller à l'école doit aider ses parents et notamment emmener les vaches pâturer tandis que P'tit frère, trois ans, ramasse les œufs en essayant de ne pas les casser.

Un matin comme les autres, sauf qu'un inconnu l'aborde, lui demandant où se trouve la gendarmerie. Puis, après avoir donné quelques piécettes à Julien, il se dirige vers l'opposé de Pont-Rémy, ce qui étonne le gamin. Il ne sait pas qu'il vient de rencontrer Alexandre Marius Jacob, l'anarchiste recherché par toutes les polices, et qu'il va entraîner de ce fait sa famille dans la déroute. Mais un autre homme, l'oncle Emile, le frère de leur mère, sera lui aussi le pion de ce drame qui plongera ses parents, P'tit frère et leur deux sœurs dans la tourmente.

L'homme s'éloigne surveillé par Julien et P'tit frère. Les gendarmes ne sont pas loin et interrogent les gamins qui bien entendu ne disent rien, pas même qu'ils ont trouvé une longue-vue perdue par l'inconnu. L'homme n'est pas un inconnu pour les gendarmes, il s'agit d'Alexandre Marius Jacob, recherché comme anarchiste.

L'oncle Emile est colporteur, et dans sa musette et sous ses habits il transporte des tracts jugés subversifs. Alors qu'il est abordé pour un contrôle de routine il est arrêté par des représentants de la maréchaussée qui découvrent les papiers compromettants. Aussitôt il est catalogué lui-aussi comme anarchiste, les faits ne plaidant pas en sa faveur. Il devient la bête noire du commissaire Giraud d'Abbeville, lequel fera tout pour le coincer et l'envoyer en prison. Les gendarmes s'acharneront même sur Capi, le chien d'Emile, une pauvre bête qui ne leur avait rien fait mais qui est exécutée.

Mais Giraud ne s'arrête pas là, car il est obsédé par ces groupuscules qui menacent le gouvernement selon lui. Et non content de traquer l'oncle Emile, il va également forger son ire envers la famille Coulon, le père Gustave, la Mère Victoire, et les quatre enfants, Rémi et Julien les garçons, France et Jeanne les filles.

Les gendarmes sont obtus, ils détruisent tout à l'intérieur de la ferme des Coulon, à la recherche de Jacob, éventuellement de l'oncle Emile. Celui-ci emprisonné ne sera guère longtemps derrière les barreaux et libéré il trouvera du travail dans une usine à Amiens. Mais les méthodes patronales, réduisant les ouvriers en esclaves, encouragent ceux-ci à fomenter une grève qui sera réprimée. L'oncle Emile est catalogué dans le lot des meneurs. Le commissaire Giraud, qui élabore et tient à jour ses petites fiches sur toutes les personnes ayant eu maille à partir avec la justice, inculpés, famille proche, amis, une première qui bientôt deviendra chose courante, se focalise sur Gustave et sa famille. Ils seront obligés de déménager et se rendre dans l'ancienne ferme qui appartenait aux parents de Victoire à Nolette près de Nouvion.

 

Les années passent, les Coulon essayent de s'en sortir comme ils peuvent, malgré Giraud. L'oncle Emile est au bagne, et Julien est incorporé mais la guerre arrive. Il partira au front et participera aux nombreux combats qui se déroulent dans la région et en Champagne. L'armée ayant de plus en plus besoin de viande fraîche pour combler les tranchées, Rémi lui aussi va être convoqué pour participer au bal de la mitraille. Une guerre plus ou moins attendue par les habitants de la région, de nombreux Français ne digérant pas la défaite de 1870 et l'annexion de l'Alsace et La Lorraine à la Prusse. Mais Rémi ne veut pas quitter la terre afin de protéger sa famille et il se réfugie dans des gabions (d'où le titre du roman), ces édifications semi enterrées qui permettent aux chasseurs de traquer le gibier à plumes.

Des troupes britanniques s'installent non loin de la ferme des Coulon, et érigent un camp. Bientôt c'est l'arrivée de Chinois, transportés par bateaux via le Canal de Suez ou par le Canada. Ces supplétifs son traités rien moins que des bêtes de somme, de nouveaux esclaves, et les tentatives d'évasion sont durement réprimées.

 

Roman naturaliste, roman historique, roman de guerre, roman engagé, Le planqué des huttes est tout cela à la fois, et même un peu plus. L'auteur n'est pas tendre envers les Anglais, dont la méthode pour s'approprier les terrains est comparable à celle des envahisseurs et colonisateurs. Mais c'est la guerre, ce sont des alliés, ils ont donc tous les droits. L'arrogance et le mépris affiché des officiers tant Français que Britanniques à l'encontre des soldats et des civils, ne peut qu'aviver la rancœur et l'amertume. Et des scènes d'entraide sont particulièrement poignantes et démontrent le courage des petites gens face à ceux qui considèrent qu'ils peuvent tout se permettre.

Ainsi la scène au cours de laquelle la ferme des Coulon à Nolette est déménagée car empiétant sur le terrain annexé par la soldatesque britannique est émouvante, tout le village s'unissant pour que les bâtiments ne soient pas détruits et que la famille soit à la belle étoile.

 

Léo Lapointe remet les pendules à l'heure concernant les généraux français qui planqués dans leurs bureaux envoient sans scrupules leurs hommes à la boucherie. Clémenceau n'est pas épargné lui non plus, mais l'auteur ne fait qu'exprimer les sentiments de l'oncle Emile.

Il savait toutefois que son ennemi, le commissaire Giraud, était toujours en poste à Abbeville avec une autorité grandissante depuis son rapprochement avec le traître Clémenceau. Cette année-là, le moustachu, à la fois président du Conseil et ministre de l'intérieur, avait définitivement renié tout son passé à l'extrême-gauche en décidant de forger un appareil répressif contre le mouvement populaire. Il modernisait l'organisation de la Sûreté générale notamment par la création de brigades régionales de police mobile et par la mise en place d'un fichier central. Brigade des Renseignements généraux qu'il l'avait appelée, au lieu tout bêtement de police politique comme avant.

Petit aparté : c'est cet homme, Clémenceau, que Luc Ferry, professeur de philosophie et ancien ministre de l'éducation, aurait préféré que François Hollande rende hommage au lieu de Jules Ferry, dont il serait un cousin éloigné. Il est vrai que Jules Ferry était en faveur de la colonisation et non Clémenceau. Mais c'est oublier, impardonnable de la part de Luc Ferry, que Clémenceau fut un briseur de grèves et qu'il réprima dans le sang la révolte des vignerons au printemps 1907. Fin de l'aparté.

 

Le commissaire Giraud, un paranoïaque, obtus, sadique, a réellement existé et qu'une partie de ses rapports peuvent être consultés aux archives départementales de la Somme ainsi que sur le lien ici proposé.

 

Si l'histoire de la famille Coulon est fictive, quoi que possédant peut-être un fond de réalité, bien des événement décrits dans ce roman se sont réellement déroulés.

 

Mais ce roman aurait dû, à mon avis, être publié en deux parties. La première en effet s'intéresse plus aux avatars de la famille Coulon, par le truchement de la présence de Marius Jacob et de l'oncle Emile, tandis que la seconde est plus axée sur la guerre de 14/18, avec l'affaire de cette "invasion" britannique et le comportement de l'armée envers des déracinés chinois. Si l'oncle Emile est quelque peu perdu de vue dans la seconde partie, le lien est effectué par la présence malsaine du commissaire Giraud. Quant à l'épilogue, il suggère une suite.

 

Léo LAPOINTE : Le planqué des huttes. Collection 14/18. Pôles Nord éditions. Parution le 5 juin 2014. 504 pages. 12,50€.

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commentaires

Oncle Paul 21/09/2015 15:45

Le commissaire Giraud ? Oui. Personnellement, je ne l'ai pas connu, mais je me suis renseigné, ce n'était pas un personnage fréquentable, pourtant ses hommes lui obéissaient.

Alex-Mot-à-Mots 21/09/2015 15:15

Il a vraiment existé ? Je plains les gens qui ont travaillé avec lui, cela ne devait pas être simple tous les jours.

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