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10 mai 2015 7 10 /05 /mai /2015 15:11

Et ce n'est pas du cinéma... quoique...

Brigitte AUBERT : La mort au Festival de Cannes.

Invitée au festival de Cannes, Elise Andrioli anticipe son plaisir, elle qui a vécu son enfance dans un cinéma dit de quartier.

Elle est devenue aveugle, muette et tétraplégique à la suite d'un attentat, mais cela ne l'empêche pas d'apprécier la télévision et le cinéma. Elle doit participer comme membre du jury Jeunes Talents et grâce à son fauteuil roulant aérodynamique et son ordinateur à synthèse vocale qu'elle manipule avec sa main gauche, seule rescapée du désastre qui la prive de tout mouvement, elle va pouvoir communiquer ses impressions. Elle est accompagnée par Yvette, qui cumule les fonctions de dame de compagnie, d'infirmière, de nounou, et de lunettes et autres petits boulots occasionnels.

Elise Andrioli est devenue célèbre en partie grâce une romancière nommée B.A. (discrétion oblige, Elise Andrioli narre cette histoire !) qui a relaté ses aventures dans un livre titré La mort des bois mais aussi parce qu'un film a été adapté de l'ouvrage sous le titre éponyme et interprété par Jodie Foster (Pourquoi faut s'taire ?) dans le rôle d'Elise et Woody Golberg dans celui d'Yvette. Le film est même sélectionné pour le festival.

Elles sont reçues par Antoine de Caumont, qui les guide quelque peu malgré toutes les demandes dont il est assailli, puis alors qu'elles se dirigent vers leur hôtel, elles sont bousculées par un individu discourtois en scooter. Comme le leur précise Charles Moroni, un passant qui justement a travaillé au bar de leur hôtel, c'était surtout aux sacs qui viennent de leur être remis et contenant laissez-passer, guides, et autres bricoles indispensables pour se sentir à l'aise et être considérées comme des VIP lors du festival, que le peu respectueux scootériste en avait.

Les membres du jury Jeunes Talents proviennent d'horizons divers. La présidente de l'association et du jury, un sportif apnéiste multi-médaillé, une poétesse, un homme de théâtre, une mère de jumelles surdouées, et un directeur de conservatoire complètent cette phalange. Mais qui dit jeunes talents, dit participation de gamins au festival. Parmi eux Gwendoline, une encyclopédie vivante, qui ne rate aucune occasion pour déclamer son savoir tel un robot dont les piles viendraient d'être changées. Le documentaire qui lui a été consacré concourt pour ce prix de même que ceux qui ont été réalisés auprès de Géraud, vice-champion du monde d'échecs, catégorie moins de quatorze ans, et de Samir, violoniste prodige.

Tandis que les enfants s'amusent, les grandes personnes s'agglutinent au buffet. Les enfants s'amusent, pas vraiment. Ils s'ennuient. Ils s'immiscent dans les conversations des grandes personnes, des propos pour la plupart du temps insipides aux oreilles de jeunes plantes montées en graines et exhibées comme sur un marché. Clap clap, non ce n'est pas le clap de fin, mais le bruitage effectué par Gwendoline qui toutes les cinq minutes tape dans ses mains. Un tic en toc. Ludivine, la mère de Gwendoline, a un malaise. La gamine qui a réponse à tout déclare que c'est à cause des sulfites, sa mère buvant trop de vin.

Le temps passe, agréablement pour les uns, pour les autres peut-être moins, pourtant ce ne sont pas les dérivatifs qui manquent. Réceptions, visionnage de films, buffets garnis... Il y en a même qui plongent tout habillés dans la piscine. Et certaines qui n'en ressortent pas. La poétesse n'a pas dû digérer tout ce qu'elle a ingurgité. Bref elle fait la planche sur le ventre. Une pose pas très commode pour respirer. D'ailleurs elle ne respire plus.

Elle est la première à dire au-revoir au festival, et d'autres vont la suivre. Des accidents, selon les premières constatations policières, mais l'officier de police Isidore ne peut nier que certains décès relèvent du meurtre. Elise se mêle d'enquêter sur ces morts brutales, bien entendu accompagnée d'Yvette, qui l'aide dans ses déplacements, et de Charles Moroni, toujours là quand il le faut. Mais peut-être est-ce l'attrait d'Yvette qui l'amène à fréquenter les deux femmes ? Pourtant Elise n'est pas à l'abri du tueur, ou de la tueuse, car apparemment quelqu'un voudrait bien l'éliminer. Heureusement, si elle est aveugle et muette, elle n'est pas sourde. Et comment transmettre ses impressions lorsque sa tablette ne veut plus lui obéir ou que son crayon disparait.

 

Le festival de Cannes, loin des paillettes et des strass, même si ceux-ci ne pas loin, loin des vedettes, même si celles-ci traversent la foule de temps à autre. La manifestation vue de l'intérieur, par une dame qui connait bien l'atmosphère, l'ambiance de ce festival et le milieu du cinéma puisque son enfance a été baignée dans ce genre de manifestation. De même qu'Elise son héroïne qui a tenu une salle d'art et d'essai.

Cela aurait pu être un reportage sous la plume d'autres romanciers, reportage agrémenté d'une intrigue plaisante. Avec Brigitte Aubert, c'est plus que cela. C'est l'humour qui imprègne ce roman ébouriffant, décapant et très... cinématographique. Le spectateur, pardon, le lecteur ne s'ennuie à aucun moment, attendant les scènes successives avec impatience. Action, suspense, situations burlesques et numéros de charme alternent ou se complètent pour notre plus grand plaisir. Sans oublier le final enflammé.

Elise narre cette histoire à la première personne, normal puisqu'elle est au cœur de l'action. Et qu'elle ressent l'envie de prendre la place de sa biographe, une certaine B.A. et forcément elle ne fait pas toujours dans la dentelle tout en étant lucide, aussi bien envers les autres qu'envers elle-même. Lucide mais pas méchante, juste parfois sarcastique à son encontre.

J'ai toujours fait cet effet là aux hommes : je les rends intelligents. Du coup, ils m'abandonnent.

Mais justement la force de Brigitte Aubert réside dans les descriptions de personnages, ou des scènes d'action des décors, uniquement grâce aux perceptions olfactives et auditives d'Elise ou encore par le biais soit de la narration effectuée par les divers interlocuteurs de la dame au fauteuil roulant, soit des conversations échangées entre les différents protagonistes. Car beaucoup oublient qu'Elise n'est pas sourde, et donc échangent quelques propos qu'elle entend à leur insu.

J'ai relevé par-ci par-là de petites phrases qui mériteraient à elles seules tout un article, mais je me contenterai de signaler celle-ci :

Les hommes d'affaires du XXIe siècle sourient en moyenne cent cinquante fois plus que leurs ancêtres maquignons. Ce n'est pas qu'ils soient plus aimables, c'est qu'ils sont plus hypocrites.

Un roman rafraîchissant qui nous change des œuvres plus violentes et pessimistes lues dernièrement.

Brigitte AUBERT : La mort au Festival de Cannes. Collection Seuil Policiers. Editions Le Seuil. Parution le 7 mai 2015. 270 pages. 19,00€.

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