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11 mars 2015 3 11 /03 /mars /2015 16:05

Un roman qui jette un froid et donne le frisson !

James SCOTT : Retour à Watersbridge

Le retour à la maison, après quelques semaines d'absence, n'est pas celui auquel s'attendait Elspeth Howell. Cela fait quatre mois qu'elle est partie exercer la profession de sage-femme et elle revient avec dans son cabas quelques bricoles achetée à la ville afin de les offrir à ses enfants, dont elle possède la liste, et à son mari.

Amos, quatorze ans, Caleb, douze ans, Jesse dix ans, Mary quinze ans et Emma six ans. Seulement après avoir longuement marché dans la neige et qu'elle parvient enfin à la ferme isolée où tous habitent, elle ne peut que constater le désastre.

Ses enfants ont été tués, abattus par des coups de fusil, de même que Jora son époux. Soudain un coup de feu retentit. Elle est touchée et perd connaissance. Lorsqu'elle se réveille péniblement, de longues heures après, son fils Caleb est penché sur elle et la soigne, extirpant les chevrotines parsemées un peu partout avec la pointe d'un couteau. Caleb qui lui a tiré dessus, croyant au retour des trois hommes munis d'un foulard rouge qui ont décimé la famille. Il était, lorsque les meurtriers sont arrivés, caché dans la grange, avec les animaux. Car Caleb est un solitaire, depuis qu'il a aperçu son père commettre un acte répréhensible. Son père qui ne s'exprimait que par versets ou citations de la Bible qu'il connaissait par cœur.

Elspeth la pécheresse, c'est ainsi qu'elle se définit intérieurement, se remet doucement Caleb l'ayant enveloppée dans des couvertures de fortune pour la protéger du froid. Puis, alors qu'elle peut à peine marcher, ils partent vers la ville laissant derrière eux un champ de ruines. Caleb, à cause de la neige et du gel, n'a pu offrir une tombe décente à son père et à sa fratrie, aussi il les a incinérés. Le feu s'est propagé aux bâtiments rapidement. Mais ils sont loin de tout. Ils arrivent d'abord dans une autre ferme où vit un vieux couple qui les héberge un certain temps, lui offrant vivres et vêtements. Puis il repartent pour Watersbridge, la grande ville minière située sur le lac Erié, au nord de l'état de New-York.

Elspeth est habillée en homme et Caleb la présente comme son père à l'hôtel où ils trouvent une chambre. Elle trouve un emploi à La Glacière, un vaste entrepôt de blocs de glace extraits des rives du lac. Le travail est dur, épuisant mais ils travaillent en binôme. Caleb se fait embaucher dans un tripot comme garçon à tout faire, surtout pour laver les draps que les jeunes filles ou femmes qui montent dans les chambres salissent consciencieusement avec les hommes qui les paient pour s'occuper de leur virilité. Car Caleb est toujours à la recherche des trois hommes aux foulards rouges. A la recherche d'autre chose aussi, sa véritable identité. Car il a compris peu à peu, Elspeth parlant parfois par énigmes, de même que Jora, qu'il n'est pas vraiment l'enfant du couple. D'ailleurs il ne ressemble ni physiquement, ni mentalement à ses frères et sœurs.

Car c'est bien tout le secret d'Elspeth qui se rendait à la ville, parfois pour plusieurs mois, employée comme sage-femme ou infirmière.

 

Ce roman à tendance plus naturaliste et sociale que policier, n'est pas sans rappeler à certains moments Zola, Dickens et Hector Malot. Par la violence de la terre et de ceux qui y vivent, par la misère pas seulement financière des protagonistes, et ces enfants qui triment, orphelins ou non et se retrouvent dans des situations ambigües qui les font devenir adultes avant l'heure. C'est également un roman réaliste dû à la plume d'un jeune auteur qui met en pratique ce qu'écrivait Guy de Maupassant dans la préface à Pierre et Jean : Le réaliste, s'il est artiste, cherchera, non pas à nous donner une photographie banale de la vie, mais à nous donner la vision la plus complète, plus saisissante, plus probante que la réalité même.

Un réalisme qui se décline aussi bien dans la narration de la découverte des corps par Elspeth, par l'intervention malheureuse de Caleb, dans sa façon de se débarrasser des corps et l'incendie qui s'ensuit, dans leur longue marche dans la neige, chez le couple qui vit avec leurs fantômes, puis à Watersbridge, où tout tourne autour de La Glacière alors qu'Elspeth travaille comme elle peut essayant de donner le change sur son sexe, et L'Orme où Caleb découvre la vie tronquée. Watersbridge où l'on peut acheter sans barguigner une arme à feu, même à crédit, Caleb en profite. Car il a besoin d'une arme pour réaliser sa vengeance, même s'il promène à longueur de temps ou presque son Ithaca, celui dont il s'est servi contre sa mère par inadvertance mais qui est un peu encombrant.

Le roman de la vie, de la mort, de la quête du père, de l'identité, de la vérité enfouie dans tous les mensonges dont Caleb a été abreuvé durant sa jeunesse, mensonges appuyés par la Bible dont Jora faisait abondamment usage. Peu à peu d'autres secrets se révèlent au jour, éclatent comme des bulles nauséeuses, et l'auteur distille avec un malin plaisir ses révélations au fur et à mesure que le récit avance, les lâchant au compte-gouttes souvent par insinuations.

L'histoire se passe en 1897, cela n'est pas précisé dans le roman, mais page 219 il est question du président McKinley et des problèmes avec l'Espagne, ce qui permet de dater l'intrigue.

Un roman qui aurait pu trouver sa place dans la collection Cadre Vert en compagnie de Ron Rash et Tim Gautreaux.

 

James SCOTT : Retour à Watersbridge (The Kept - 2014. Traduction d'Isabelle Maillet). Collection Policiers Seuil. Editions du Seuil. Parution le 5 février 2015. 400 pages. 21,50€.

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commentaires

L
T'ai-je déjà dit cher Oncle Paul que tu étais un vil tentateur.<br /> Amicalement<br /> Le Papou
Répondre
O
Non mon cher Papou, mais c'est fait...<br /> Amitiés
C
Salut Paul<br /> Un roman âpre, autant que fascinant. Amitiés.
Répondre
O
Bonsoir Claude<br /> Je ne sais pas si tu as reçu mon précédent commentaire, car Overblog patine dans la semoule, mais j'écrivais que j'étais d'accord avec toi et que j'espérais que l'auteur possède d'autres manuscrits de cet acabit dans ses tiroirs.<br /> Amitiés
O
Tu as raison Claude. A savoir si l'auteur en a d'autres du même acabit dans ses tiroirs.<br /> Amitiés
A
En ce début d printemps, c'est un peu rude de retourner en hiver.
Répondre
O
C'est justement pour mieux apprécier les premiers rayons du soleil !

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  • : Bienvenue dans la petite revue de la littérature populaire d'avant-hier et d'hier. Chroniques de livres, portraits et entretiens, descriptions de personnages et de collections, de quoi ravir tout amateur curieux de cette forme littéraire parfois délaissée, à tort. Ce tableau a été réalisé par mon ami Roland Sadaune, artiste peintre, romancier, nouvelliste et cinéphile averti. Un grand merci à lui !
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