Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
10 novembre 2014 1 10 /11 /novembre /2014 08:58

Ces gens là : D’abord, d’abord, y a l’aîné...

Hervé JAOUEN : Eux autres, de Goarem-Treuz.

7, chiffre symbolique. Les 7 jours de la semaine, les 7 têtes de l'Hydre de Lerne, les 7 péchés capitaux, les 7 merveilles du monde, les 7 rayons de la couronne de la Statue de la Liberté représentant les 7 continents, les 7 cavaliers de l'Apocalypse, les 7 mercenaires, les 7 nains, et maintenant on pourra ajouter à cette liste les 7 enfants de Gwaz-Ru et Tréphine.

Le premier de la couvée, échelonnée, est né en 1928, le dernier en 1943. Trois garçons, quatre filles dont le destin sera différent et qui occasionneront soucis ou joies à leurs parents, selon leur caractère, leur tempérament, mais également les événements qui traverseront cette période.

Nicolas a fait ses premières armes en 1944 à seize ans avec deux morts à son actif. C'était la fin de la guerre, les voisins de Gwaz-Ru et Triphène les considéraient encore comme des étrangers car ils n'étaient pas de la commune de Quimper ou de ses abords. La jalousie avait alimenté les dissensions, mais les parents n'en avaient eu cure, même si Gwaz-Ru avait eu maille à partir avec les pandores à cause de vagues rumeurs de marché noir. Nicolas a devancé l'appel, et comme il est Breton, automatiquement il est versé dans les fusiliers marins, lui qui n'a jamais vu la mer. Départ pour la Cochinchine, l'Annam et le Tonkin, bénéficiant de moments festifs entre deux périodes de combats à Hanoï, Saigon et autres villes indochinoises, d'un fémur cassé et mal réparé, et d'une amibiase soignée à grands verres de Pernod, puis l'Algérie et l'amibiase transformée en tuberculose, puis la réforme, retour au foyer avec une pension à vie. Il s'incruste puis loge dans le pennti, maisonnette indépendante de la ferme de Goarem-Treuz..

Maurice, né 1933 et Julienne qui a vu le jour en 1938, sont les transparents de la famille. Ils vont trouver chacun de leur côté âme sœur, se marier et s'installer à la ville, pas trop près des parents, mais pas trop près non plus, se faisant oublier sauf le dimanche, jour de ravitaillement en légumes. Ils sont lisses, transparents, jaloux. Des personnes ordinaires, communes, représentatives de la plupart des familles qui sans attendre la manne de leurs parents, reprochent les dépenses domestiques qui ne leur sont , ou seront, pas profitables. Des pimbêches et des m'as-tu-vu.

Monique, née en 1935, entre Maurice et Julienne, est quelque peu attardée. Angèle, son ainée, la couve. Ce qui ne l'empêche pas d'aller au bal le dimanche après-midi, des sauteries présumées sans conséquences, débauchée par des copines. C'est là qu'elle fait la connaissance d'un beau blond qui habite dans le quartier mal famé dit de la Cité d'urgence. Il s'appelle Fédor, et c'est vraiment pour Monique le Fait d'or qui lui apprend à danser, et l'initiera quelques semaines plus tard aux joies de l'amour. Avec comme conséquence une grossesse et un mariage presqu'à la sauvette. Heureusement Angèle est là pour arrondir les angles, prenant toujours la défense de sa petite sœur.

Gwaz-ru qui a émargé au parti communiste au début de sa vie active et s'en est détourné après avoir analysé la dialectique de ses compagnons, est un homme bougon, caustique, sarcastique, voire cynique, jouant dans ses discussions avec les métaphores poétiques ou crues. Une façon de s'exprimer qui a déteint sur Angèle. Et elle profite de la réflexion de son père qui est content de sa récolte de pommes, les abeilles ayant bien bourdonné et chaque fleur s'étant transformée en fruit, pour lui annoncer que sa sœur attend un gamin : Il n'y a pas que les fleurs de pommiers a avoir été fécondées. Ce qui le désole. Toi à vingt deux ans les gars ne t'intéressent pas, à seize ans ta sœur tombe sur une pointe rouillée. Ça fait une moyenne. Mais avec ses ennuis subits à la fin de la guerre, il est devenu plus philosophe, sans vraiment être consensuel, ou alors il courbe l'échine après avoir manifesté son mécontentement, pour la forme. Il a fini d'aboyer.

En mai 1940, c'est Irène qui pointe le bout de sa frimousse et Gwaz-Ru aura pour habitude de déclarer délicatement : Celle-là est sortie du ventre de sa mère au moment où les Chleuhs enfilaient la Belgique pour nous prendre en levrette. Irène et le petit dernier Etienne né en 1943, sont les Intellectuels, les Savants de la fratrie. Ils vont bénéficier d'une scolarité prolongée, mais ils ont du répondant, du souffle et les études ne leur font pas peur. Toutefois Etienne va braquer son père anticlérical convaincu.

Les enfants suivent les routes d'un destin qui semble tracé par leurs parents mais ils empruntent les voies qu'ils se choisissent et ne sont pas similaires. Des sentiers qu'ils défrichent, des nationales qui comportent des stations mais mènent au but sans heurts, ou les autoroutes de l'avenir qui se révèlent parfois plus accidentogènes !

Angèle, la fille aînée qui reste à la maison, tient son carnet, son journal de bord. Elle se montre comme la seconde mère, la confidente, la bonne sœur sans confession idéologique ou religieuse, fait vœu de tolérance, d'empathie, aplanissant les cahots entre la fratrie et les parents. Elle n'est jamais partie de la maison, ses seuls voyages consistant à aller voir sa soeur Monique à Brest, une expédition digne des plus grands explorateurs.

 

Cinq décennies d'une famille narrées au travers du prisme flamboyant ou blême des enfants, de leur enfance au passage à la vie adulte, changeant physiquement et socialement en même temps que l'évolution des mœurs et d'une France en reconstruction, et l'agrandissement d'un petit village peu à peu absorbé par la ville de Quimper. Des destinées différentes selon le caractère, le tempérament des rejetons d'un couple de travailleurs haut en couleurs, qui abordent l'avenir selon l'époque où ils sont nés et leur éducation, ou manque d'éduction scolaire. Mais ce ne sont pas les diplômes qui forgent forcément un caractère. On retrouve la description des petites joies simples qui mènent au bonheur tranquille, mais également les aléas d'une vie bousculée par la mort violente, les accidents de la vie, et ces défauts qui marquent de leur empreinte les particularités de chacun des protagonistes. La cupidité bien évidemment, ou son contraire le désintéressement, autant de spécificités comportementales qui aident à traverser le quotidien sereinement ou à pourrir les vies de tous par ricochets.

Hervé Jaouen a entrepris de conter l'existence d'un famille bretonne, en s'attachant à décrire des branches différentes, explorant les nombreuses arborescences, à analyser leur caractère, leur posture, leur ascension dans un pays qui lui aussi bouge, avec les soubresauts des régimes politiques, des guerres, du modernisme. Cinquante ans ont passés, c'est si proche et si loin. Tant de bouleversements dans les habitudes ménagères, morales, sociales, économiques, laissent rêveurs, nous qui sommes blasés, possédant automobile et confort domestique. Au début des années cinquante, c'était toute une affaire pour changer de vélo, s'acheter un Solex ou une gazinière, téléphoner au café du bourg ou encore placer son argent. Une révolution industrielle importante si l'on considère toutes les technologies actuelles qui ne cessent d'évoluer. La salle d'eau dans la maison mais la cabane du penseur toujours au fond du jardin.

Si on peut mettre cette saga en parallèle avec les Rougon-Macquart de Zola, on peut également retrouver ce souffle familial sur plusieurs générations tel que décrit dans les seize volumes composant les Chroniques des Whiteoak, plus connues sous le nom de série des Jalna. Une série écrite par la Canadienne Mazo De La Roche.

Un livre émouvant, et certains d'entre nous qui sont juste après la guerre, se reconnaitront peut-être dans certaines situations.

A lire également

Hervé JAOUEN : Eux autres, de Goarem-Treuz. Collection Terres de France. Editions Presses de la Cité. Parution le 2 octobre 2014. 322 pages. 20,00€.

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Le Papou 17/11/2014 20:04

Je vais avoir du mal à lire tous les titres dont tu parles dans les prochaines cinquante années.
Amitiés
Le Papou

Oncle Paul 19/11/2014 14:39

Oncle Paul propose, Le Papou dispose... Cinquante prochaines années ? tu n'es pas optimiste...
Amitiés

Claude LE NOCHER 10/11/2014 21:11

On est toujours ravis de retrouver l'univers d'Hervé Jaouen, mon cher Paul. Ce nouvel opus est aussi passionnant que tous ses précédents titres. Amitiés.

Oncle Paul 11/11/2014 09:47

Bonjour Claude
C'est vrai, Hervé Jaouen ne m'a jamais déçu. Il va prendre une pause en ce qui concerne la saga des Scouarnec-Gwenan, mais il nous réserve de bonnes surprises
Amitiés

Présentation

  • : Les Lectures de l'Oncle Paul
  • Les Lectures de l'Oncle Paul
  • : Bienvenue dans la petite encyclopédie de la littérature populaire. Chroniques de livres, portraits et entretiens, descriptions de personnages et de collections, de quoi ravir tout amateur curieux de cette forme littéraire parfois délaissée, à tort. Ce tableau a été réalisé par mon ami Roland Sadaune, artiste peintre, romancier, nouvelliste et cinéphile averti. Un grand merci à lui !
  • Contact

Recherche

Sites et bons coins remarquables